Foi, prières et larmes : Comment j’ai retrouvé mes petits-enfants perdus dans le tumulte du monde
« Tu ne comprends rien, Mamie ! » hurle Thomas en claquant la porte de ma petite maison de banlieue parisienne. Je reste figée, la main tremblante sur la nappe à carreaux, le cœur battant trop fort pour mon âge. Depuis des semaines, je sens mes deux petits-enfants m’échapper, happés par un monde qui m’est devenu étranger. Je n’ai plus que la prière et les larmes pour tenir debout.
Tout a commencé il y a un an, quand leur mère, ma fille Sophie, a dû partir travailler à Lyon après son divorce. Elle m’a confié Thomas et Camille, pensant qu’ici, à Saint-Maur-des-Fossés, ils seraient à l’abri des mauvaises influences. Mais la réalité est toute autre. Thomas, seize ans, traîne avec des garçons du quartier ; Camille, quatorze ans, rentre de plus en plus tard, les yeux rougis et le visage fermé. Je les entends chuchoter dans leur chambre, je sens l’odeur âcre du tabac et parfois autre chose…
Un soir, alors que je prépare un gratin dauphinois comme ils les aiment tant, Camille rentre en pleurant. « Mamie, je veux plus y aller… » Elle s’effondre dans mes bras. Je découvre alors qu’elle a été harcelée au collège à cause de ses vêtements trop simples, de son accent du Sud qu’elle n’arrive pas à perdre. Thomas, lui, refuse d’en parler. Il s’enferme dans le silence ou la colère. Un soir, il ne rentre pas. J’appelle la police, affolée. On le retrouve au petit matin dans un square, hébété, sentant l’alcool.
Je prie chaque nuit devant la petite icône héritée de ma mère. « Mon Dieu, donne-moi la force… » Mais la force me manque parfois. Je me sens vieille et inutile. Les voisins murmurent : « Les jeunes aujourd’hui… » Ma sœur Jeanne me conseille : « Madeleine, il faut être ferme ! » Mais comment être ferme quand on voit la détresse dans les yeux de ceux qu’on aime ?
Un dimanche matin, alors que je prépare le café, Thomas descend enfin. Il s’assoit en face de moi, les yeux cernés. « Mamie… tu crois que Dieu existe vraiment ? » Je sens mon cœur se serrer. Je lui prends la main : « Je ne sais pas tout, mon chéri. Mais je crois que l’amour existe. Et que rien n’est jamais perdu tant qu’on s’aime. »
Les semaines passent. Je tente de renouer le dialogue. J’invite Thomas à m’aider au jardin ; avec Camille, je cuisine des crêpes en écoutant ses chansons préférées. Parfois ils rient, parfois ils pleurent. Un soir d’orage, Camille me confie : « Mamie, j’ai peur de ne jamais m’en sortir… » Je la serre fort contre moi : « On s’en sort toujours à deux. »
Mais la réalité me rattrape : Thomas est arrêté pour vol à l’étalage avec ses amis. Je dois aller le chercher au commissariat. L’humiliation me brûle les joues ; je croise le regard réprobateur du policier : « À votre âge… vous devriez mieux surveiller vos petits-enfants ! » Dans la voiture silencieuse, Thomas éclate en sanglots : « J’ai tout raté… »
Je décide alors de demander de l’aide. J’appelle une assistante sociale du quartier, Madame Lefèvre. Elle vient à la maison ; elle écoute sans juger. Elle propose un suivi psychologique pour Camille et Thomas. Au début ils refusent ; puis peu à peu, ils acceptent d’y aller.
Les mois passent lentement. Il y a des rechutes – des disputes violentes, des silences glacés – mais aussi des progrès : Thomas reprend le foot avec l’équipe locale ; Camille se fait une amie au lycée professionnel où elle vient d’entrer.
Un soir d’été, alors que nous dînons dehors sous le vieux tilleul du jardin, Thomas me regarde et dit : « Merci Mamie… Si t’avais pas été là… » Il ne finit pas sa phrase mais je comprends tout.
Aujourd’hui encore, je prie chaque soir – non plus pour survivre mais pour remercier d’avoir retrouvé mes petits-enfants. La vie n’est pas redevenue simple ; il y a toujours des peurs et des incertitudes. Mais j’ai appris que l’amour d’une grand-mère peut déplacer des montagnes.
Parfois je me demande : combien de familles vivent ce même combat en silence ? Et vous, jusqu’où iriez-vous pour sauver ceux que vous aimez ?