La dernière paie en pièces jaunes : comment l’humiliation au travail a bouleversé ma vie et ma famille
— Tu veux vraiment partir, Jérôme ? Alors voilà ta paie, tu l’as bien méritée !
Le tintement métallique des pièces de centimes, de dix centimes, roulant sur le comptoir en formica du bar « Le Petit Zinc », résonne encore dans ma tête. Il était vingt-deux heures passées, la salle presque vide, et mon patron, Monsieur Lefèvre, me fixait avec ce sourire narquois que je connaissais trop bien. Devant moi, une montagne de pièces jaunes, soigneusement comptées, mais jetées comme on jette des miettes à un chien.
Je n’ai rien dit. J’ai ramassé les pièces une à une, sous le regard amusé de deux habitués et de Claire, la serveuse qui n’osait pas croiser mon regard. J’avais envie de hurler, de tout balancer à la figure de Lefèvre. Mais j’ai serré les dents. Pour mes enfants. Pour Sophie, ma femme, qui comptait sur moi pour payer le loyer et les courses.
En sortant du bar, les poches lourdes et le cœur encore plus lourd, j’ai senti la honte me brûler la peau. J’étais un homme de trente-huit ans, père de deux enfants, réduit à ramasser sa dignité en centimes. La nuit était froide sur la place de la mairie de Saint-Étienne, mais je transpirais de rage et d’humiliation.
À la maison, Sophie m’attendait dans la cuisine. Elle a vu tout de suite que quelque chose n’allait pas.
— Jérôme… Qu’est-ce qui s’est passé ?
J’ai vidé les pièces sur la table. Le bruit a réveillé Lucie, notre fille de huit ans, qui est venue en pyjama frotter ses yeux.
— Papa, pourquoi tu as autant de sous ?
J’ai voulu plaisanter :
— C’est pour ta tirelire, ma puce.
Mais Sophie a compris. Elle a posé sa main sur la mienne.
— Il t’a fait ça ?
J’ai hoché la tête. Elle a serré les lèvres, les yeux brillants de colère. Depuis des mois déjà, elle me disait de quitter ce boulot où on me traitait comme un moins que rien. Mais je tenais bon. Par fierté. Par peur aussi : dans notre quartier ouvrier, les CDI ne courent pas les rues.
Le lendemain matin, j’ai dû aller à la banque avec un sac plastique rempli de pièces. La caissière m’a regardé comme si j’étais un voleur ou un fou. Derrière moi, les gens râlaient parce que je faisais perdre du temps à tout le monde.
À la maison, l’ambiance s’est tendue. Sophie m’en voulait d’avoir accepté cette humiliation sans rien dire. Elle répétait :
— Tu dois te défendre ! Tu ne peux pas laisser passer ça !
Mais moi, j’avais honte. Honte d’être faible devant mes enfants. Honte d’être incapable d’offrir mieux à ma famille.
Les jours ont passé. Je cherchais du travail partout : dans les boulangeries, les usines du coin, même chez Lidl où j’ai passé un entretien sans succès. Les factures s’accumulaient. Lucie a commencé à faire des cauchemars ; elle avait peur qu’on doive quitter l’appartement.
Un soir, alors que je rentrais d’un entretien raté, j’ai surpris une dispute entre Sophie et sa mère au téléphone :
— Maman, tu crois que c’est facile ? Jérôme fait ce qu’il peut !
J’ai compris que même elle doutait de moi. Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai repensé à mon père, ouvrier à la mine, qui disait toujours : « Un homme sans travail n’est plus un homme. »
Le lendemain matin, j’ai pris une décision. Je suis retourné au bar « Le Petit Zinc ». Lefèvre était là, en train de compter la caisse.
— Qu’est-ce que tu veux encore ?
Je me suis avancé :
— Je veux que tu me regardes dans les yeux et que tu me dises pourquoi tu m’as humilié devant tout le monde.
Il a haussé les épaules :
— T’avais qu’à pas partir comme un lâche.
J’ai senti la colère monter.
— Je suis parti parce que tu ne respectes personne ici ! Tu crois que tu peux traiter les gens comme des chiens parce qu’ils ont besoin d’un salaire ?
Il a ri.
— Va pleurer ailleurs !
Mais cette fois-ci, je n’ai pas baissé les yeux. Je suis sorti en claquant la porte. Dehors, Claire m’a rattrapé.
— Tu as eu raison de lui parler comme ça… On n’en peut plus non plus ici.
Elle m’a confié que plusieurs collègues pensaient à partir mais n’osaient pas. Ce soir-là, j’ai posté mon histoire sur un groupe Facebook local. Les réactions ont été immédiates : des messages de soutien, des témoignages d’autres humiliations au travail… Même un journaliste local m’a contacté pour raconter mon histoire.
Petit à petit, j’ai repris confiance. J’ai trouvé un petit boulot dans une association d’aide alimentaire où on me traitait avec respect. Ce n’était pas grand-chose mais c’était déjà ça.
À la maison aussi, quelque chose avait changé. Sophie m’a dit un soir :
— Je suis fière de toi. Tu t’es relevé.
Lucie a recommencé à sourire. On avait moins d’argent mais plus de dignité.
Aujourd’hui encore, il m’arrive d’avoir peur pour l’avenir. Mais je sais que je ne laisserai plus jamais personne me traiter comme Lefèvre l’a fait ce soir-là.
Est-ce qu’on doit accepter l’humiliation pour survivre ? Ou bien faut-il tout risquer pour défendre sa dignité ? Vous feriez quoi à ma place ?