Le choix d’une mère : Quand l’amour défie la peur
« Claire, il faut que tu sois forte. » La voix de mon mari, Julien, tremblait dans le couloir glacé de la maternité de Nantes. Je serrais sa main si fort que mes ongles s’enfonçaient dans sa paume. Les néons blafards rendaient tout irréel. Devant moi, le visage grave du professeur Morel, chef du service obstétrique, semblait hésiter à prononcer les mots qui allaient bouleverser notre vie.
« Madame Lefèvre, la situation est critique. Si vous poursuivez cette grossesse avec les trois bébés, votre cœur risque de ne pas tenir. Nous pouvons tenter une réduction embryonnaire… »
Je l’ai interrompu d’un geste, le souffle court. « Non. Ce sont mes enfants. Tous les trois. »
Julien a baissé les yeux. Je savais qu’il avait peur, qu’il voulait me garder en vie pour nos deux filles déjà à la maison, Camille et Lucie. Mais comment choisir ? Comment dire à une mère qu’elle doit sacrifier un enfant pour survivre ?
Les jours suivants ont été un tourbillon d’examens, de rendez-vous, de discussions interminables avec les médecins et la famille. Ma mère, Françoise, a débarqué de Bordeaux, les bras chargés de valises et le visage fermé. « Claire, pense à tes filles ! Tu ne peux pas risquer ta vie comme ça… »
Mais chaque nuit, allongée sur le lit d’hôpital, je posais les mains sur mon ventre rond et je sentais leurs petits coups. Trois vies. Trois cœurs qui battaient en moi. Comment choisir ?
Un soir, alors que la pluie martelait les vitres de ma chambre, Camille m’a appelée en visio depuis la maison. Elle avait huit ans et son visage était grave. « Maman, tu vas rentrer bientôt ? »
J’ai senti mes larmes monter. « Je fais tout pour ça, ma chérie. »
Elle a hésité puis a murmuré : « Papa pleure parfois quand il croit que je ne le vois pas… »
J’ai serré le téléphone contre moi comme si je pouvais la prendre dans mes bras. À cet instant, j’ai compris que mon choix n’était pas seulement entre ma vie et celle des bébés, mais aussi entre l’espoir et la peur.
Les semaines ont passé dans l’angoisse et l’attente. Les médecins me surveillaient jour et nuit. Julien dormait sur un fauteuil à côté de moi, refusant de me laisser seule. Parfois, nous nous disputions violemment.
« Tu es égoïste ! » criait-il un soir où la tension était trop forte. « Et si tu meurs ? Et si nos filles grandissent sans leur mère ? »
Je lui ai répondu en pleurant : « Et si je sacrifie un enfant ? Comment pourrais-je vivre avec ça ? »
Le silence qui a suivi était plus lourd que tous les mots échangés.
Un matin de février, alors que la neige couvrait les toits de la ville, j’ai fait une crise cardiaque légère. Les alarmes ont retenti dans tout le service. J’ai vu le visage paniqué de Julien avant de sombrer dans l’inconscience.
À mon réveil, le professeur Morel était là, grave : « Claire, il faut décider maintenant. »
J’ai regardé Julien, puis ma mère, puis j’ai fermé les yeux. J’ai pensé à Camille et Lucie, à ces trois petits êtres qui attendaient de voir le jour.
« Je veux leur donner une chance à tous les trois », ai-je murmuré.
Les semaines suivantes ont été un calvaire : alitée en permanence, perfusions, piqûres quotidiennes pour éviter une nouvelle crise cardiaque. Ma famille s’est relayée pour s’occuper des filles à la maison. Julien a pris un congé sans solde pour rester près de moi.
Le 12 mars, à 32 semaines de grossesse, tout s’est précipité : contractions violentes, tension au plus bas, cœur qui s’emballe. On m’a emmenée en urgence au bloc opératoire.
Je me souviens du froid des draps, des voix pressées autour de moi : « On y va ! Préparez les incubateurs ! »
Puis le noir.
Je me suis réveillée deux jours plus tard en réanimation. Julien était là, les yeux rougis mais souriant.
« Ils sont vivants », a-t-il soufflé en posant sa main sur la mienne.
J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps quand j’ai vu pour la première fois mes trois bébés dans leurs couveuses : Paul, Léa et Hugo. Minuscules mais vivants.
La suite a été longue : semaines d’angoisse en néonatologie, peur des infections, nuits blanches à guetter le moindre bip des machines. Mais chaque jour, ils gagnaient en force.
Aujourd’hui, un an plus tard, ils jouent tous ensemble dans le salon pendant que Camille et Lucie préparent un gâteau avec leur grand-mère. Mon cœur reste fragile ; je dois prendre des médicaments à vie et éviter tout effort violent. Mais je suis là.
Parfois je repense à ce choix impossible qu’on m’a imposé. Ai-je été courageuse ou inconsciente ? Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment demander à une mère de choisir entre sa vie et celle de ses enfants ?