« Fuis, Lili, fuis ! » – L’histoire d’une mariée en fuite face à la pression familiale

« Lili, tu ne vas pas mettre cette robe, j’espère ? » La voix de ma future belle-mère, Monique, résonne dans le salon, tranchante comme une lame. Je serre les pans de ma robe blanche contre moi, le cœur battant. Autour de moi, les rires étouffés de la famille Moreau emplissent la pièce. Je me sens étrangère dans cette maison bourgeoise de Lyon, où chaque tableau semble me juger.

Depuis que Paul m’a demandée en mariage, je vis dans une sorte de rêve éveillé qui tourne au cauchemar. Au début, tout était simple : deux amoureux, des projets, des promesses murmurées sur les quais du Rhône. Mais très vite, la famille de Paul a pris les rênes. « Chez les Moreau, on fait comme ça », répétait Monique à chaque décision. La salle ? Choisie par elle. Le menu ? Imposé par son mari, Gérard. Même la liste des invités avait été réécrite sans mon avis.

Un soir, alors que je rentrais chez mes parents à Villeurbanne, ma mère m’a trouvée en larmes dans la cuisine. « Lili, tu es sûre de toi ? » m’a-t-elle demandé doucement. Mais comment lui expliquer ce sentiment d’étouffement ? Comment dire que je ne me reconnaissais plus dans le miroir ?

Le lendemain matin, Paul est venu me voir. Il a essayé de me rassurer :
— Tu sais bien que ma mère veut juste que tout soit parfait…
— Parfait pour qui ? ai-je murmuré.
Il a détourné les yeux. Je savais qu’il était pris entre deux feux : sa famille et moi. Mais il ne disait jamais non à sa mère.

Les jours ont filé. Les essayages se sont succédé, les réunions de famille aussi. À chaque fois, je me sentais un peu plus transparente. Un soir, lors d’un dîner chez les Moreau, Monique a lancé :
— Lili, tu devrais penser à arrêter ton travail après le mariage. Une femme Moreau s’occupe de la maison.
J’ai failli m’étouffer avec mon gratin dauphinois. Mon père aurait hurlé s’il avait entendu ça !

Je me suis tue. J’ai souri. Mais à l’intérieur, une tempête grondait.

La veille du mariage, je n’ai pas dormi. J’ai marché dans les rues désertes de Lyon, cherchant un signe. J’ai pensé à mes rêves d’enfant : devenir architecte, voyager, vivre librement. Où étaient-ils passés ?

Le matin du grand jour, je me suis retrouvée devant la glace. Mon reflet me semblait étranger : une femme apprêtée pour plaire aux autres. Ma mère est entrée dans la chambre.
— Tu es magnifique… mais tu n’as pas l’air heureuse.
J’ai éclaté en sanglots.
— Maman, je ne peux pas… Je ne veux pas vivre la vie qu’ils ont choisie pour moi.
Elle m’a serrée fort.
— Alors ne le fais pas.

À cet instant, tout est devenu clair. J’ai attrapé mon sac et j’ai quitté l’appartement sans un bruit.

Sur le parvis de l’église Saint-Nizier, les invités commençaient à arriver. Paul m’attendait déjà devant l’autel. Je l’ai aperçu par la porte entrouverte : il avait l’air nerveux mais heureux. Monique arrangeait les fleurs avec un air satisfait.

J’ai hésité une seconde. Puis j’ai tourné les talons et j’ai couru jusqu’à la place Bellecour. Le vent frais sur mon visage m’a donné la sensation de renaître.

Mon téléphone a vibré sans cesse : appels de Paul, messages furieux de Monique, SMS inquiets de mes amis. Mais je n’ai répondu à personne.

Je me suis assise sur un banc et j’ai respiré profondément pour la première fois depuis des mois.

Quelques heures plus tard, ma mère m’a retrouvée.
— Tu as fait ce qu’il fallait, Lili. Tu t’es choisie.

Aujourd’hui encore, je repense à ce jour-là avec un mélange de tristesse et de soulagement. J’ai blessé des gens que j’aimais, mais j’ai sauvé celle que j’étais en train de perdre : moi-même.

Est-ce égoïste de choisir sa propre liberté ? Ou bien est-ce le seul moyen d’être vraiment heureux ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?