Les invités font plaisir deux fois : comment mon frère a transformé un week-end en épreuve de nerfs
— Tu ne pourrais pas, juste une fois, arriver à l’heure ?
La voix de ma mère résonne dans le couloir, tranchante comme une lame. J’ouvre la porte, le cœur déjà serré. Étienne, mon frère cadet, se tient là, sourire crispé, tenant la main de Camille, sa femme. Derrière eux, deux valises énormes. Je sens déjà la migraine pointer.
— On a eu un souci avec le train, maman, souffle Étienne, mais personne ne l’écoute vraiment. Ma mère soupire, mon père marmonne un « Ça commence bien… » et moi, je me force à sourire.
Ce week-end devait être simple : un dîner, une balade en forêt, quelques souvenirs partagés. Mais dès l’instant où Étienne a franchi le seuil, j’ai compris que rien ne serait simple. Il y a entre nous cette tension sourde, ce fil invisible tendu depuis l’enfance. Lui, le fils prodigue parti à Paris ; moi, restée à Nantes pour m’occuper des parents vieillissants.
Le soir même, autour du gratin dauphinois de maman, les hostilités commencent. Camille parle fort de leur appartement dans le Marais, des expositions qu’ils ont vues, des restaurants branchés. Mon père lève les yeux au ciel. Ma mère pique dans son assiette sans un mot. Étienne me lance un regard complice, mais je détourne les yeux.
— Et toi, Claire ? Tu fais toujours… quoi déjà ?
La question tombe comme une gifle. Je serre ma fourchette.
— Je travaille toujours à la médiathèque. Je m’occupe aussi de maman et papa.
Camille sourit poliment. Étienne hoche la tête, l’air distrait. Le silence s’installe, pesant.
Dans la nuit, j’entends les voix étouffées de mes parents dans la cuisine.
— Il ne comprend pas tout ce que Claire fait pour nous…
— Il est différent, c’est tout…
Je me retourne dans mon lit, incapable de dormir. Pourquoi est-ce toujours moi qui dois faire le lien ? Pourquoi ai-je l’impression d’être invisible dès qu’Étienne est là ?
Le lendemain matin, Camille propose une promenade au marché. Ma mère refuse sèchement :
— Je n’ai pas besoin d’aide pour choisir mes légumes.
Étienne hausse les épaules et part seul avec Camille. Je reste avec mes parents. Mon père soupire :
— Ton frère n’a jamais su s’intégrer ici.
Je voudrais défendre Étienne, mais je n’y arrive pas. Moi aussi je lui en veux. Pour ses absences, pour ses silences au téléphone, pour cette façon qu’il a de tout minimiser.
À midi, la tension monte d’un cran. Camille propose de cuisiner un plat « tendance » : un risotto aux asperges et parmesan.
— Ici on mange français ! coupe ma mère.
Étienne explose :
— Mais enfin maman, tu pourrais faire un effort !
Le ton monte. Les mots dépassent la pensée. Mon père quitte la table. Ma mère claque la porte de la cuisine. Camille fond en larmes.
Je me retrouve seule avec Étienne dans le salon.
— Tu vois ce que tu fais ? Tu arrives et tout explose !
Il me regarde, blessé.
— Tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai l’impression d’être un étranger ici…
Je baisse les yeux. Il continue :
— Tu crois que Paris c’est si génial ? On galère aussi… Mais ici, tout le monde fait comme si j’étais le fils ingrat.
Je sens mes propres larmes monter.
— Tu n’es pas ingrat… Mais tu ne comprends pas ce que c’est d’être celle qui reste. Celle qui gère les rendez-vous médicaux, les factures impayées…
Il s’approche et pose une main sur mon épaule.
— Je suis désolé, Claire… Vraiment.
Un silence lourd s’installe. Puis Camille revient, les yeux rougis.
— On devrait partir demain matin…
Je secoue la tête.
— Non. On doit parler. Tous ensemble.
Le soir venu, j’insiste pour qu’on se retrouve tous dans le salon. Les visages sont fermés. Ma mère croise les bras sur sa poitrine. Mon père regarde par la fenêtre.
Je prends une grande inspiration :
— On ne peut pas continuer comme ça. On s’aime tous ici… mais on ne sait plus comment se le dire.
Ma voix tremble. Étienne prend la parole à son tour :
— Je sais que je ne suis pas souvent là… Mais j’aimerais qu’on arrête de faire semblant que tout va bien alors qu’on a tous des choses sur le cœur.
Ma mère éclate en sanglots :
— J’ai peur que vous partiez tous les deux et qu’on se retrouve seuls…
Mon père murmure :
— On vieillit… On a besoin de vous.
Camille s’approche de ma mère et la prend dans ses bras. Étienne serre la main de mon père. Je sens un poids immense se lever de mes épaules.
Le lendemain matin, autour d’un café brûlant et de croissants frais, l’ambiance est différente. Plus douce. Les regards sont plus tendres. On parle moins fort mais on s’écoute davantage.
Quand Étienne et Camille montent dans le train pour Paris, ma mère me serre fort contre elle.
— Merci Claire… Merci d’avoir tenu bon.
Je regarde le train s’éloigner et je me demande : pourquoi faut-il toujours attendre que tout explose pour enfin se parler ? Est-ce qu’on saura faire mieux la prochaine fois ?