J’ai hésité à dire non quand ma cousine Victoria m’a emprunté mon livre préféré : comment je l’ai récupéré

« Tu lis toujours autant, toi ? » La voix de Victoria résonne dans le salon, couverte par le brouhaha du repas de Pâques chez ma grand-mère. Je relève la tête, surprise qu’elle s’adresse à moi. Victoria, c’est la nièce de ma grand-mère, donc ma cousine au second degré, mais on ne se parle presque jamais. Elle vit à Lyon, moi à Tours. On se croise deux fois par an, pas plus. Pourtant, ce jour-là, elle s’assoit à côté de moi, un sourire curieux sur les lèvres, et commence à feuilleter le livre que je tiens serré contre moi : « L’Élégance du hérisson » de Muriel Barbery, mon roman préféré, celui que je relis chaque année.

« Tu l’as déjà lu ? » je demande, un peu sur la défensive. Elle secoue la tête, ses yeux brillent. « Non, mais tout le monde en parle. Tu pourrais me le prêter ? »

Je sens mon cœur se serrer. Je n’aime pas prêter mes livres, surtout celui-là. Il y a mes annotations, mes passages soulignés, des souvenirs de nuits blanches et de larmes versées. Mais toute la famille nous regarde, suspendue à ma réponse. Ma mère me lance un regard qui veut dire « sois gentille », et mon oncle plaisante : « Allez, c’est la famille ! »

Je bafouille un « oui, bien sûr », et je lui tends le livre, les mains moites. Elle le glisse dans son sac sans même regarder la couverture. Toute la soirée, je me sens vide, comme si on m’avait arraché une partie de moi. Je me répète que ce n’est qu’un livre, mais je sais que c’est bien plus que ça.

Les semaines passent. Je pense à mon livre chaque soir, en rangeant ma bibliothèque. Je me dis que Victoria va sûrement le lire vite et me le rendre. Mais aucun message, aucun appel. Je n’ose pas la relancer. Après tout, on n’a jamais été proches. Je me demande si elle se souvient seulement de moi, ou si le livre traîne dans un coin de son appartement lyonnais, oublié sous une pile de magazines.

Un mois plus tard, ma mère me demande : « Tu as récupéré ton livre ? » Je secoue la tête, gênée. « Tu devrais lui écrire, non ? » Mais rien que d’y penser, j’ai le ventre noué. Je n’aime pas les conflits, encore moins avec la famille. J’imagine déjà les remarques : « Tu exagères, c’est qu’un livre ! »

Un soir, je prends mon courage à deux mains et j’envoie un message à Victoria :

— Salut Victoria, j’espère que tu vas bien ! Dis, est-ce que tu as eu le temps de lire le livre que je t’ai prêté ?

Elle répond deux jours plus tard :

— Coucou ! Oui, je l’ai commencé mais j’ai pas trop eu le temps… Je te le rends à la prochaine réunion de famille, promis !

La prochaine réunion, c’est dans trois mois. Trois mois sans mon livre, trois mois à ressasser ma frustration. Je me sens ridicule, mais je n’arrive pas à passer à autre chose. Je me mets à relire d’autres romans, mais rien n’y fait. Je me sens trahie, comme si mon geste de gentillesse avait été pris pour acquis.

Un soir, alors que je dîne avec mes parents, la conversation dévie sur la famille. Mon père, qui a toujours été plus direct, me lance : « Si tu veux ton livre, va le chercher. Prends le train pour Lyon, appelle-la, et récupère-le. »

L’idée me paraît folle, mais elle germe dans mon esprit. Pourquoi devrais-je attendre ? Pourquoi est-ce si difficile de dire non, ou de réclamer ce qui m’appartient ?

Je décide d’agir. J’envoie un message à Victoria :

— Salut, je vais passer à Lyon la semaine prochaine pour voir une expo. Est-ce que je pourrais récupérer mon livre à cette occasion ?

Elle répond rapidement :

— Bien sûr ! Passe quand tu veux, je serai là samedi.

Le samedi, je prends le train, le cœur battant. Je me sens idiote de faire tout ce chemin pour un livre, mais c’est plus fort que moi. Arrivée devant son immeuble, je respire un grand coup et sonne. Victoria m’ouvre, souriante, comme si de rien n’était. Son appartement est lumineux, rempli de plantes et de livres. Mon roman est posé sur la table basse, ouvert à la page 47, une tasse de thé à côté.

« Tu veux un café ? » propose-t-elle. J’accepte, mal à l’aise. Elle me parle de son travail, de ses amis, comme si nous étions proches. Je n’ose pas lui dire que je suis venue uniquement pour le livre. Finalement, elle me le tend, un peu gênée : « Désolée, je l’ai pas fini… Mais je te le rends, je sais que tu y tiens. »

Je prends le livre, soulagée. Il sent son parfum, il a une tache de café sur la couverture. Je souris, un peu triste. « Tu peux le garder si tu veux finir… » Elle secoue la tête : « Non, je comprends. J’aurais dû te demander si c’était important pour toi. »

On reste silencieuses un moment. Puis elle ajoute : « Tu sais, j’ai jamais eu de livre préféré. Peut-être que c’est pour ça que je comprends pas. »

Je repars avec mon livre, le cœur léger mais un peu brisé. Dans le train du retour, je relis mes passages préférés, mes annotations. Je me demande pourquoi il est si difficile de dire non, même pour des choses qui comptent vraiment. Est-ce que c’est pareil pour vous ? Est-ce que vous avez déjà eu peur de défendre ce qui vous tient à cœur, même face à la famille ?