Fuir mon mari : mon refuge au bureau

— Tu rentres encore tard, Camille ?

La voix de François résonne dans le couloir, tranchante, alors que je referme doucement la porte d’entrée. Il est 21h15. J’ai traîné au bureau, prétextant un dossier urgent, mais la vérité, c’est que je n’avais aucune envie de rentrer. Je pose mon sac, j’inspire profondément. Mon cœur bat trop vite. Je sens déjà la tension dans mes épaules, comme chaque soir.

— Oui, il y avait une réunion de dernière minute, je réponds, sans croiser son regard.

Il soupire, théâtral. Je devine son air contrarié, ses bras croisés sur son torse. Depuis des mois, tout est sujet à dispute. La moindre remarque, le moindre silence, tout devient prétexte à s’agacer. Je ne reconnais plus l’homme que j’ai épousé il y a dix ans. Ou peut-être que c’est moi qui ai changé.

Je file dans la cuisine, j’ouvre le frigo. Rien ne me tente. Je n’ai pas faim, juste envie de disparaître. Les enfants sont déjà couchés, heureusement. Je n’aurai pas à faire semblant, à sourire, à jouer la maman parfaite. Je m’appuie contre le plan de travail, je ferme les yeux. Je pense à mon bureau, à la lumière blanche, à la routine rassurante des mails et des réunions. Là-bas, je me sens utile, respectée. Ici, je me sens… de trop.

— Camille, tu comptes rester plantée là toute la soirée ?

Je sursaute. François est dans l’encadrement de la porte, son visage fermé. Il attend une réponse, mais je n’ai rien à lui dire. Je voudrais qu’il parte, qu’il me laisse respirer. Mais il insiste, il veut comprendre, il veut parler. Moi, je veux juste le silence.

— Tu m’évites, non ? Tu passes plus de temps au boulot qu’à la maison. Tu crois que je ne vois rien ?

Je serre les dents. Je sens la colère monter, cette boule dans la gorge qui me donne envie de hurler. Mais je me retiens. Je ne veux pas de dispute ce soir. Pas encore.

— J’ai besoin de travailler, François. Tu sais très bien que mon poste est en jeu. Si je ne me donne pas à fond, ils trouveront quelqu’un d’autre.

Il lève les yeux au ciel. Il ne comprend pas. Il ne comprend jamais. Pour lui, tout est simple : je devrais rentrer tôt, m’occuper des enfants, préparer le dîner, sourire. Mais moi, je n’en peux plus. Je n’ai plus la force de jouer ce rôle.

La nuit est longue. Je dors mal, je me retourne sans cesse. Les souvenirs me reviennent : nos débuts, les rires, les promesses. Où sont-ils passés ? Le matin, je me lève avant tout le monde. Je file sous la douche, j’étouffe un sanglot. Je me maquille, je cache mes cernes. Je prends mon café en silence, j’écoute les infos à la radio. François descend, il ne me regarde pas. Les enfants se chamaillent, je les embrasse à la va-vite. Je pars au travail, soulagée.

Au bureau, je respire. Je retrouve mes collègues, je plaisante, je ris même parfois. Je me plonge dans les dossiers, je me sens compétente, vivante. Mon chef, Monsieur Lefèvre, me félicite pour mon sérieux. Je me sens exister. Je repousse l’heure du départ, chaque soir un peu plus tard. Je mens à François, je m’invente des réunions, des urgences. Je sais que ce n’est pas bien, mais c’est ma bouffée d’oxygène.

Un soir, alors que je range mes affaires, mon amie Sophie me regarde, inquiète.

— Ça va, Camille ? Tu as l’air épuisée…

Je souris, je mens encore.

— Oui, juste beaucoup de boulot.

Mais elle insiste, elle me connaît trop bien.

— Tu veux en parler ?

Je baisse les yeux. Je sens les larmes monter, mais je me retiens. Je ne veux pas craquer ici, pas devant elle. Je change de sujet, je m’échappe. Mais le malaise grandit. Je ne peux plus continuer comme ça.

Un samedi matin, tout explose. François me reproche mon absence, mon indifférence. Il crie, il pleure. Les enfants entendent, ils se cachent dans leur chambre. Je me défends, je crie aussi. Je lui dis que je n’en peux plus, que je me sens prisonnière. Il me traite d’égoïste, de mauvaise mère. Je claque la porte, je sors dans la rue, en pyjama. Je marche longtemps, sans but. Je pense à partir, à tout quitter. Mais où irais-je ?

Je reviens, les yeux rouges. François est assis sur le canapé, la tête dans les mains. Les enfants me regardent, inquiets. Je m’excuse, je les serre contre moi. Je voudrais leur offrir mieux, mais je n’y arrive pas. Je me sens coupable, nulle, perdue.

Les jours passent, rien ne change vraiment. Je continue à fuir au travail, à éviter François. Parfois, il essaie de me parler, de renouer. Mais je n’arrive plus à lui faire confiance, à lui ouvrir mon cœur. Je me demande si l’amour peut vraiment survivre à la lassitude, à la routine, aux non-dits.

Ce soir, je suis assise dans la cuisine, seule. J’écoute le silence. Je repense à tout ce que j’ai sacrifié, à tout ce que j’ai perdu. Je me demande si j’ai fait les bons choix. Est-ce que je dois rester pour les enfants ? Est-ce que je dois partir pour me retrouver ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on encore sauver ce qui est brisé, ou faut-il avoir le courage de tout recommencer ?