Sous le soleil de Rome : une seconde jeunesse inattendue

— Madeleine, tu as pris tes médicaments ?

La voix de Françoise, ma voisine de car, me ramène brutalement à la réalité. Je serre mon sac contre moi, gênée par cette sollicitude qui me rappelle chaque jour que je ne suis plus toute jeune. Le bus tangue doucement sur l’autoroute italienne, et dehors, les cyprès défilent sous un ciel d’azur. Je soupire, lasse. Je n’attends rien de ce voyage, sinon quelques photos à montrer à mes petits-enfants, des souvenirs à ajouter à la pile déjà trop haute de ma vie passée.

À l’arrivée à Rome, la chaleur m’étouffe. Nous descendons du bus, un groupe disparate de retraités français, chacun traînant sa valise et ses regrets. Je me fonds dans la masse, invisible, jusqu’à ce que la guide, une jeune femme énergique nommée Camille, nous rassemble devant le Colisée. Les autres papotent, rient, se plaignent de la chaleur ou de la fatigue. Moi, je m’éloigne un peu, attirée par l’ombre d’un olivier.

C’est là que je le vois. Un homme, la soixantaine élégante, assis sur un banc, un carnet à la main. Il lève les yeux, croise mon regard. Je détourne la tête, troublée. Depuis la mort de mon mari, il y a huit ans, je n’ai plus jamais ressenti ce frisson, ce mélange de gêne et d’excitation. Je me traite de vieille folle. Mais il se lève, s’approche, un sourire timide aux lèvres.

— Vous aussi, vous fuyez la foule ?

Sa voix est douce, légèrement rauque. Je hoche la tête, incapable de répondre. Il s’assied à côté de moi, sans rien dire. Un silence confortable s’installe. Je sens son parfum, discret, un mélange de savon et de lavande. Il sort une aquarelle de son carnet : le Colisée, baigné de lumière dorée.

— Je m’appelle Paul, dit-il enfin. Je viens de Lyon. Et vous ?

— Madeleine, de Dijon.

Nous échangeons quelques banalités, mais je sens que quelque chose se passe. Il me parle de sa femme, morte d’un cancer il y a cinq ans, de ses enfants qui vivent loin, de ses journées vides. Je lui raconte mes petits-enfants, mes après-midis solitaires, la maison trop grande. Il rit doucement.

— On se ressemble, je crois.

Le soir, à l’hôtel, je repense à lui. J’ai honte de mon trouble, de mon cœur qui bat trop vite. Françoise me regarde d’un air soupçonneux.

— Tu as l’air ailleurs, Madeleine. Tu as rencontré quelqu’un ?

Je rougis, bafouille. Elle éclate de rire.

— À ton âge, tu as bien le droit !

Le lendemain, à Florence, Paul m’attend devant la cathédrale. Il me propose de visiter la ville ensemble. Nous marchons des heures, main dans la main comme deux adolescents. Il me fait découvrir des ruelles secrètes, des petits cafés où l’on boit un espresso debout, des jardins cachés. Il me dessine, en silence, sur un coin de nappe. Je me sens belle, vivante, désirée.

Mais la réalité me rattrape. Un soir, alors que nous dînons en groupe, ma fille m’appelle. Je m’isole pour lui parler. Elle s’inquiète, me demande si tout va bien, si je prends soin de moi. Je sens dans sa voix une pointe de jalousie, d’incompréhension. Quand je lui parle de Paul, elle se ferme.

— Maman, tu ne vas pas faire de bêtises à ton âge…

Je raccroche, bouleversée. Paul me rejoint, voit mes larmes.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Ma fille… Elle ne comprend pas. Elle croit que je devrais me contenter de mes souvenirs.

Il me prend la main.

— On n’est pas morts, Madeleine. On a encore le droit d’aimer.

À Venise, tout bascule. Nous nous perdons dans le labyrinthe des ruelles, loin du groupe. Il m’embrasse sur un pont, sous la lumière rose du soir. Je tremble, partagée entre la peur et le bonheur. Je n’ai pas ressenti ça depuis des décennies. Mais la culpabilité me ronge. Ai-je le droit de recommencer à vivre, à aimer, alors que mes enfants me veulent sage, raisonnable, rangée ?

Le dernier soir, Paul me propose de rester avec lui quelques jours de plus. Je suis tentée, mais la peur me paralyse. Je pense à ma maison vide, à mes petits-enfants, à la solitude qui m’attend. Je pense aussi à ce que je viens de vivre : la chaleur de sa main, la douceur de ses mots, la lumière dans ses yeux.

Dans l’avion du retour, je regarde par le hublot, les larmes aux yeux. Paul me serre la main. Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. Mais pour la première fois depuis longtemps, j’ai envie d’y croire.

Est-ce qu’on a vraiment un âge pour aimer ? Est-ce que je dois choisir entre le bonheur et la tranquillité ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?