Ma fille ne vient plus me voir depuis que j’ai offert un appartement à mon petit-fils

— Tu ne comprends donc rien, papa ! Tu fais toujours des différences !

La voix de Camille résonne encore dans mon salon, même si elle n’y a pas mis les pieds depuis des semaines. Ce soir-là, la pluie battait contre les vitres de mon appartement à Nantes, et je voyais son visage se tordre de colère, les yeux brillants d’une déception que je n’avais pas anticipée. J’étais assis dans mon vieux fauteuil, les mains tremblantes, incapable de répondre à la violence de ses mots.

Tout a commencé il y a trois mois, quand Hugo, mon petit-fils de vingt-deux ans, est venu me voir, les épaules basses, le regard fuyant. Il venait de terminer ses études à la fac de droit, mais il n’arrivait pas à trouver de logement à cause des loyers exorbitants. Il avait honte de demander de l’aide, mais je voyais bien qu’il était au bout du rouleau. Je me suis souvenu de mes propres débuts, quand je partageais une chambre de bonne à Paris, et que chaque sou comptait. J’ai toujours voulu que mes enfants et petits-enfants aient une vie meilleure que la mienne.

— Papi, je sais que c’est beaucoup demander… mais tu crois que tu pourrais m’aider pour la caution ?

Je n’ai pas réfléchi longtemps. J’ai vendu quelques actions, puis j’ai décidé d’aller plus loin : j’ai acheté un petit appartement pour Hugo, dans le quartier de la Madeleine. Ce n’était pas un palace, mais c’était à lui, un vrai chez-soi. Quand je lui ai remis les clés, il a pleuré dans mes bras. J’ai ressenti une fierté immense, celle d’avoir pu offrir à mon petit-fils ce que je n’avais jamais eu.

Mais je n’avais pas prévu la réaction de Camille. Le lendemain, elle a débarqué chez moi, furieuse, sans même prendre le temps d’enlever son manteau trempé.

— Alors, c’est comme ça ? Tu offres un appartement à Hugo, et moi, tu ne m’as jamais rien donné ! Tu sais combien j’ai galéré avec les enfants, avec Paul qui ne payait jamais la pension ? Tu m’as vue pleurer, tu m’as vue me débrouiller seule, et tu n’as jamais rien fait !

Je suis resté sans voix. Je me souvenais de ses difficultés, bien sûr. Mais à l’époque, je venais de perdre mon emploi à l’usine, et je n’avais pas un sou de côté. J’ai essayé de lui expliquer, mais elle ne voulait rien entendre.

— Tu as toujours préféré Bryan. Et maintenant, tu préfères Hugo. Moi, je ne compte pas, c’est ça ?

Je n’ai pas su quoi répondre. Bryan, mon fils aîné, avait toujours été plus discret, moins demandeur. Il vivait à Lyon, venait me voir de temps en temps, mais sans jamais rien demander. Camille, elle, avait ce feu en elle, cette colère sourde contre le monde entier, et parfois contre moi.

Depuis ce jour, elle ne répond plus à mes appels. Elle ne vient plus le dimanche, alors qu’avant, elle passait toujours avec mes deux petites-filles, Lucie et Manon. Le silence s’est installé dans mon appartement, un silence lourd, pesant, que même la télévision ne parvient pas à briser.

Je repense à toutes ces années où j’ai essayé de faire au mieux. J’ai travaillé dur, j’ai sacrifié mes rêves pour mes enfants. Leur mère, Hélène, est partie trop tôt, emportée par un cancer fulgurant. J’ai dû tout gérer seul, les devoirs, les repas, les disputes. J’ai fait des erreurs, bien sûr. Qui n’en fait pas ? Mais j’ai toujours aimé mes enfants, même si je n’ai pas su le leur montrer comme il fallait.

Un soir, Hugo est venu dîner. Il a senti la tension, il a vu les photos de Camille sur le buffet, recouvertes d’une fine couche de poussière.

— Tu sais, papi, maman est juste… blessée. Elle a l’impression que tu ne l’as jamais vue, qu’elle a toujours été dans l’ombre de Bryan.

— Mais ce n’est pas vrai, Hugo. J’ai fait ce que j’ai pu.

— Je sais. Mais parfois, ce qu’on fait ne suffit pas à réparer ce qui a été cassé.

Ses mots m’ont frappé en plein cœur. J’ai repensé à cette fois où Camille avait gagné un concours de piano, et que je n’avais pas pu venir au concert parce que je faisais des heures supplémentaires à l’usine. Elle m’en avait voulu, je le savais. Mais comment lui expliquer que je travaillais pour qu’elle ait un piano, pour qu’elle puisse prendre des cours ?

Les semaines passent, et la solitude devient une compagne fidèle. Je croise mes voisins dans l’ascenseur, ils me demandent des nouvelles de ma famille. Je souris, je mens un peu, je dis que tout va bien. Mais le soir, quand je m’assois dans la cuisine, je regarde la chaise vide de Camille, et je sens un vide immense.

Un matin, je reçois une lettre. L’écriture de Camille, reconnaissable entre mille. Je l’ouvre avec fébrilité.

« Papa,

Je ne sais pas si tu comprendras, mais j’ai besoin de temps. J’ai l’impression d’avoir toujours été la deuxième, celle qu’on oublie, celle qui doit se débrouiller seule. Je t’en veux, oui, mais je t’aime aussi. Peut-être qu’un jour, on arrivera à se parler sans se blesser. En attendant, prends soin de toi.

Camille »

Je relis la lettre plusieurs fois. Les larmes me montent aux yeux. Je voudrais lui dire que je l’aime, que je suis fier d’elle, que je n’ai jamais voulu la blesser. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.

Je me demande : est-ce que l’amour d’un parent suffit à réparer les blessures du passé ? Est-ce qu’on peut vraiment aimer ses enfants de la même façon, ou bien est-ce une illusion ?

Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce qu’on peut vraiment choisir entre ses enfants, même sans le vouloir ?