J’ai perdu mes deux enfants chez ma propre mère… et depuis, je vis avec une question qui me détruit
Je vais sûrement être jugée, mais tant pis. De toute façon, je le suis déjà depuis longtemps. Par les autres, par mon ex-mari, par ma mère… et surtout par moi-même.
J’ai perdu mes deux enfants. Mes deux petits. Pas dans la même année, pas dans le même accident. Ce serait presque plus simple à raconter si tout s’était effondré en une seule fois. Mais non. La vie a pris son temps pour m’achever.
Mon fils s’appelait Lucas. Ma fille, Manon.
Lucas avait quatre ans quand il est mort.
Ce jour-là, j’étais à mon travail à la boulangerie de bonne heure, comme souvent. Thierry, mon mari à l’époque, faisait des déplacements pour son entreprise de chauffage. Ma mère, Françoise, avait insisté pour le garder. Elle disait toujours la même chose :
« Tu cours trop, Camille. Laisse-moi mon petit-fils, profite un peu. »
Je lui faisais confiance. C’était ma mère. On habitait à vingt minutes l’une de l’autre, dans la même zone pavillonnaire, le genre d’endroit où tout le monde pense que rien de grave n’arrive.
À 11 h 17, j’ai eu un appel.
Je me souviens de l’heure parce que depuis, je regarde souvent 11 h 17 sans respirer. C’était un voisin de ma mère. Pas elle. Déjà ça… déjà ça aurait dû me dire quelque chose.
Il m’a dit :
« Camille, il faut venir. Il y a eu un accident. »
Je me souviens avoir crié dans l’arrière-boutique. J’ai même pas retiré mon tablier. J’ai roulé trop vite. En arrivant, il y avait les pompiers, une voiture de gendarmerie, ma mère assise sur le trottoir avec une couverture sur les épaules alors qu’il faisait presque 28 degrés.
Lucas avait échappé à sa surveillance. Le portail du jardin était resté entrouvert. Ma mère disait qu’elle n’avait tourné le dos que deux minutes pour sortir une tarte du four. Deux minutes.
Il a traversé la petite route derrière chez elle. Une camionnette l’a percuté.
Je n’ai pas vu son corps. Thierry est arrivé avant qu’on me laisse approcher. Je me rappelle juste ses mains sur mes épaules, trop fortes, presque violentes, et sa voix qui répétait :
« Ne regarde pas. Camille, ne regarde pas. »
Après l’enterrement, plus rien n’était normal. Plus rien. Thierry ne parlait presque plus. Moi, je pleurais pour tout et pour rien, ou alors je restais des heures assise dans la cuisine à fixer le frigo. Ma mère venait parfois, avec des plats, des mots tremblants, des « pardon » qui me donnaient envie de hurler.
Je n’y arrivais pas. Je ne pouvais pas la regarder sans revoir ce portail.
Et malgré ça… malgré ça, deux ans plus tard, j’ai recommencé à lui confier Manon.
Voilà pourquoi je dis que vous allez me juger.
Mais la vie, quand on essaie de recoller les morceaux, elle vous pousse parfois à faire semblant. On avait besoin d’aide. Financièrement, on coulait. J’avais quitté la boulangerie après Lucas, Thierry avait accumulé les arrêts puis repris trop tôt. La crèche de Manon coûtait trop cher, et ma mère suppliait presque.
« Laisse-moi au moins une chance d’être utile. »
Manon avait trois ans. Elle avait des couettes de travers, une manière de dire « attends » avec sa petite main levée, comme une dame. Elle riait pour un rien. Ça me fait encore mal physiquement d’écrire son prénom.
Le deuxième accident est arrivé en hiver.
Ma mère devait la garder juste l’après-midi. Il pleuvait, un de ces après-midis gris où tout colle aux vêtements. Ma mère avait donné un bain à Manon plus tôt que prévu parce qu’elle s’était salie avec de la compote et de la peinture. C’est ce qu’elle a expliqué ensuite, encore et encore, comme si les détails changeaient l’issue.
Le téléphone a sonné vers 16 heures. Cette fois, c’était l’hôpital.
Je crois que mon cœur a compris avant ma tête.
Manon a glissé pendant que ma mère allait chercher une serviette dans le couloir. Elle est tombée, la tête la première, entre la baignoire et le carrelage. Hémorragie. Opération. Réanimation.
Thierry a fracassé la porte des urgences en voulant entrer. Il hurlait :
« Deux fois ? Deux fois chez la même personne ? Vous vous rendez compte ? »
Ma mère ne répondait même plus. Elle tremblait tellement que son sac est tombé par terre, tout s’est vidé, les mouchoirs, les ordonnances, un paquet de biscuits écrasé. Je la revois à genoux, ramassant des miettes alors que notre fille était en train de mourir. Cette image me poursuit. Je la déteste pour ça. Je me déteste de me souvenir de ça.
Manon est partie le lendemain matin.
Après, il y a eu la procédure. Pas par vengeance, contrairement à ce que certains dans la famille ont osé dire. Par nécessité. Parce qu’il fallait nommer ce qui s’était passé. Parce que deux accidents, ce n’était plus juste « la faute à pas de chance ». Il y a eu des expertises, des auditions, des phrases glaciales prononcées par des gens polis.
« Défaut de surveillance. »
J’entendais ça et j’avais envie de casser la salle entière.
Thierry m’en a voulu d’avoir laissé Manon chez ma mère après Lucas.
Il ne le disait pas toujours directement. Parfois c’était pire.
« On a fait confiance à la mauvaise personne », il lâchait.
Ou bien :
« Toi, tu voulais y croire encore. »
Un soir, je lui ai répondu :
« Et toi, tu as signé aussi. Tu étais son père. »
Il m’a regardée comme si je venais de le gifler. Après ça, on s’est mis à compter les torts au lieu de compter les jours. On dormait dos à dos. On se parlait pour les papiers, pour le tribunal, pour vendre la maison. Plus de couple. Juste deux ruines dans le même salon.
Le divorce a suivi presque mécaniquement.
Ma mère a eu une condamnation avec sursis. Quand le jugement est tombé, toute la famille s’est déchirée. Ma tante Josiane a dit que j’étais cruelle. Mon frère Alain m’a demandé si ça me rendait mes enfants. Non. Bien sûr que non. Rien ne me les rendra. Mais je ne pouvais pas faire comme si ma douleur devait protéger celle de ma mère.
Elle m’écrit encore. De longues lettres, parfois juste trois lignes. « Je t’aime. » « Je pense à eux. » « Je ne me pardonnerai jamais. »
Moi non plus, je ne lui pardonne pas. Et le pire, c’est que je ne sais même pas si je le veux vraiment.
Je vis seule maintenant, dans un appartement trop calme, avec deux boîtes en haut d’une armoire. Les dessins de Lucas. Les barrettes de Manon. Parfois j’ouvre, parfois je n’y arrive pas. Il y a des jours où je me lave, je sors, je fais semblant d’être une femme debout. Et puis il y a les autres.
Est-ce qu’on peut survivre à ça sans devenir injuste, dure, presque étrangère à soi-même ?
Et dites-moi franchement… vous, vous pourriez pardonner à votre propre mère après deux drames pareils ?