J’ai perdu mon portefeuille au supermarché… et ce que ma famille m’a dit ensuite m’a fait bien plus mal que l’argent disparu
Je ne pensais pas qu’un simple portefeuille perdu pouvait me laisser dans un état pareil.
C’était un mardi, en fin d’après-midi, dans un hypermarché en périphérie d’Orléans. Le genre d’endroit où tout le monde court, où les caddies se cognent presque sans excuse, où on fait les courses en regardant l’heure sur son téléphone. J’étais sortie du travail plus tard que prévu. Je devais récupérer du lait, des pâtes, des compotes, et de quoi faire dîner tout le monde sans encore exploser le budget.
Je me souviens très bien du moment où j’ai compris. J’étais au rayon surgelés. J’ai voulu prendre ma liste dans mon portefeuille. Plus rien.
J’ai d’abord fouillé calmement. Mon sac, la poche extérieure, entre les paquets, sous l’écharpe. Puis j’ai senti la chaleur monter d’un coup.
J’ai laissé mon panier au milieu de l’allée et j’ai refait mon trajet presque en courant. Les fruits. Les promotions. La boucherie. Les caisses automatiques. J’ai demandé à une dame si elle avait vu un petit portefeuille en cuir bordeaux.
Elle m’a regardée une seconde.
« Non, désolée. »
Et elle est repartie.
J’ai demandé à un jeune employé.
« Voyez avec l’accueil, madame. »
À l’accueil, la fille avait l’air épuisée.
« On n’a rien ramené pour le moment. Laissez votre nom et votre numéro. »
Je crois que c’est ça qui m’a le plus secouée sur le moment. Personne ne s’arrêtait vraiment. Je parlais, j’étais visiblement en panique, et autour de moi la vie continuait normalement. Une promo sur le café, un enfant qui pleure, des gens qui soupirent parce que la file n’avance pas. Moi, j’avais mes papiers, ma carte Vitale, ma carte bancaire, un peu de liquide pour finir la semaine. Et j’avais l’impression d’être transparente.
Je suis rentrée à la maison avec les courses à moitié faites et les mains qui tremblaient encore.
Quand j’ai dit à Stéphane que j’avais perdu mon portefeuille, il n’a même pas relevé la tête tout de suite.
« Tu l’as perdu comment ? »
J’ai dit que je ne savais pas, que j’avais dû le poser, mal fermer mon sac, je ne sais pas.
Là, il a soufflé, ce petit souffle méprisant que je connais trop bien.
« Franchement, Claire, à ton âge… c’est pas possible d’être aussi distraite. »
J’étais encore en train d’enlever mon manteau.
« J’ai pas fait exprès. »
« Ben non, évidemment. Mais c’est toujours pareil avec toi. Faut tout vérifier derrière. »
Cette phrase, « avec toi », je l’ai prise en pleine poitrine.
Ma fille, Lucie, était dans la cuisine. Elle a levé les yeux de son téléphone et elle a lâché, avec ce ton d’ado mi-moqueur mi-agacé :
« Maman, sérieux, t’es incapable de t’organiser. Tu stresses pour tout et après tu perds tes affaires. »
J’ai senti quelque chose se casser, ou se fatiguer, je ne sais pas dire mieux.
Je n’attendais pas qu’on me plaigne. Juste un peu d’aide. Un « assieds-toi », un « on va appeler la banque », un « ça va aller ». À la place, je me suis retrouvée debout au milieu de ma propre cuisine, comme une enfant grondée.
Le soir même, j’ai fait opposition. J’ai cherché les numéros, refait le film cent fois, vidé mon sac sur la table. Un vieux ticket de pharmacie, un stylo sans bouchon, un mouchoir propre. Pas de portefeuille.
Stéphane tournait autour de moi avec ses remarques.
« Tu devrais noter les choses. »
« Tu pars toujours dans tous les sens. »
À un moment, j’ai répondu plus fort que je voulais :
« Tu peux arrêter deux minutes ? »
Il m’a regardée comme si c’était moi l’agressive.
Lucie a levé les épaules. « Bah voilà, maintenant c’est nous les méchants. »
J’ai dormi trois heures cette nuit-là. Peut-être quatre. Le lendemain, j’avais une boule dans le ventre ridicule, énorme, collée là.
Quelques jours après, l’hypermarché m’a appelée.
« Madame Morel ? On a retrouvé votre portefeuille. Vous pouvez passer à l’accueil avec une pièce d’identité. »
J’ai eu un vrai soulagement. Presque de la joie. Dans ma voiture, j’ai même ri nerveusement toute seule. Je me suis dit : tu vois, il y a encore des gens honnêtes.
À moitié, en fait.
Le portefeuille était bien là. Mes cartes aussi. Mes papiers. Même la photo de Lucie à six ans, avec son ciré jaune à Noirmoutier. Mais les quatre-vingts euros en liquide avaient disparu.
La femme de l’accueil m’a dit doucement :
« Au moins, vous avez récupéré l’essentiel. »
J’ai acquiescé. Parce que oui, administrativement, c’était l’essentiel. Pas besoin de refaire la carte grise, la carte d’identité, toutes ces démarches qui vous mangent des heures. Mais dans ma tête, ce n’était pas si simple.
Je suis restée un moment sur le parking, sans démarrer. J’avais le portefeuille sur les genoux. J’aurais dû être soulagée, et pourtant je me sentais encore plus vide que le premier jour.
En rentrant, Stéphane a dit :
« Bon, ben voilà. Fallait pas en faire tout un drame. »
J’ai répondu :
« Il manque l’argent. »
Il a haussé les épaules.
« Fallait s’y attendre. »
Lucie, elle, a juste lancé :
« Au moins t’as récupéré tes papiers, c’est déjà ça. »
Cette phrase, dans une autre bouche, m’aurait apaisée. Chez eux, elle sonnait comme : arrête de te plaindre.
Je crois que ce qui m’a marquée, ce n’est pas le vol. Ni même l’indifférence dans le magasin. Les gens pressés, je peux encore essayer de comprendre. Mais chez moi ? Chez moi, j’ai découvert que ma panique les agaçait plus qu’elle ne les touchait.
Depuis, je fais mes gestes autrement. Je vérifie mon sac trois fois. Je sursaute pour un rien. Et surtout, je parle moins. C’est moche à dire, mais je me sens moins en sécurité dans ma cuisine que dans le parking de ce supermarché.
Je repense souvent à ce portefeuille rendu sans argent. Comme si on m’avait laissé l’enveloppe et pris ce qu’il y avait de vivant dedans.
Est-ce que j’exagère, ou est-ce que les mots de mes proches ont été plus violents que le reste ?
Vous auriez encaissé ça, vous, dans votre propre famille ?