« Ma mère a jeté le cartable de mon fils par la fenêtre » : entre mon travail, mes enfants et sa maladie, j’ai cru que j’allais m’effondrer
« Tu vas encore la laisser me parler comme ça ? »
La voix de mon fils a claqué dans le salon pendant que je cherchais mes clés, un yaourt à signer pour la sortie scolaire dans une main, mon téléphone qui vibrait dans l’autre. Et avant même que je puisse répondre, ma mère a lancé, depuis le canapé :
« À son âge, il pourrait déjà apprendre le respect au lieu de répondre comme un petit caïd. »
J’ai levé les yeux. Le cartable de Jules était par terre, ouvert. Ses cahiers dépassaient. Ma fille Lucie s’était figée près de la table, sa tartine à moitié mangée. Il était 7 h 42. Je devais être au bureau à 8 h 30. Et dans mon deux-pièces déjà trop petit pour nous quatre, l’air était devenu irrespirable.
Ma mère s’appelle Monique. Il y a un an, après une mauvaise chute dans son immeuble à Limoges, le médecin a dit qu’elle ne pouvait plus rester seule « pour le moment ». Le moment dure encore. Au début, je me suis dit que c’était normal. Que c’était mon rôle. Elle m’a élevée seule, après le départ de mon père. Elle a trimé toute sa vie comme aide-soignante. Je n’allais pas la laisser.
Sauf qu’entre aider quelqu’un et vivre sous tension tous les jours, il y a un gouffre.
Je m’appelle Élodie, j’ai trente-neuf ans, je suis assistante de direction dans une boîte d’assurances à Créteil. Je pars tôt, je rentre tard, je fais les devoirs, les lessives, les courses sur téléphone entre deux réunions, les rendez-vous de pédiatre, les papiers de cantine, les ordonnances de ma mère, ses analyses, ses oublis, ses colères. Et je dors mal. Enfin, je dormais mal. Après, je n’ai même plus su ce que c’était, dormir.
Le pire, ce n’était pas seulement la fatigue. C’était l’ambiance.
Ma mère n’était plus vraiment la femme que j’avais connue. Elle pouvait être douce le matin et blessante une heure plus tard. Elle répétait que chez moi, « rien n’est à sa place ». Elle critiquait la soupe, le bruit, l’éducation des enfants, mes horaires. Elle disait souvent :
« À ton époque, les mères veulent tout faire et au final elles font tout mal. »
Je serrais les dents. Parce qu’au fond, je voyais bien que quelque chose déclinait. Sa mémoire flanchait parfois. Elle mélangeait les jours. Elle m’accusait de lui cacher son courrier alors qu’elle l’avait mis dans le frigo avec le beurre. Puis elle pleurait, honteuse, et me disait :
« Ne m’abandonne pas, Élodie. Pas toi. »
Et cette phrase-là me coupait en deux.
Ma sœur, Sandrine, vit à Montréal depuis huit ans. Enfin… vivait loin, surtout. Elle appelait le dimanche, tombait toujours au moment où ma mère était calme, coiffée, presque charmante.
« Franchement, tu dramatises un peu, non ? » elle m’a dit un soir.
J’étais dans la salle de bain, assise par terre, la porte verrouillée juste pour avoir cinq minutes seule.
« Viens une semaine et tu verras. »
« Je ne peux pas tout lâcher, Élodie. Tu sais bien. Mais tu devrais être plus patiente. Maman a besoin de stabilité. »
De stabilité. J’ai regardé mon reflet dans le miroir. Des cernes violettes, les cheveux attachés n’importe comment. J’ai eu envie de rire, ou de casser quelque chose, je ne sais même plus.
Le point de rupture est arrivé un mercredi. Je télétravaillais, Jules faisait ses exercices à la table basse, Lucie coloriait. Ma mère s’est levée en disant qu’elle voulait « prendre l’air ». Je lui ai dit d’attendre, juste dix minutes, le temps de finir un appel. Elle l’a pris comme un ordre.
Quand j’ai raccroché, la porte d’entrée était ouverte.
J’ai senti mon ventre tomber d’un coup.
On l’a retrouvée deux rues plus loin, en chaussons, devant la pharmacie, complètement perdue. Lucie pleurait. Jules me demandait :
« Mamie va mourir ? »
Et moi, au lieu de le rassurer, j’ai crié sur ma mère devant tout le monde.
« Tu te rends compte de ce que tu nous fais vivre ? »
Elle m’a regardée avec un mélange de peur et de dignité blessée. Je revois encore ses mains qui tremblaient sur son gilet beige.
Le soir, Jules m’a dit tout bas :
« Maman, j’ai peur quand mamie crie. Et j’ai l’impression que toi aussi tu vas devenir méchante. »
Cette phrase m’a finie.
J’ai compris que je n’étais plus en train de sauver qui que ce soit. J’étais en train de laisser tout le monde couler avec moi.
Le lendemain, au travail, j’ai fermé ma messagerie et j’ai appelé le point autonomie de mon département. J’avais la voix qui tremblait, j’avais presque l’impression de trahir ma mère.
La femme au téléphone a été simple, humaine.
« Vous n’abandonnez pas votre mère, madame. Vous cherchez un relais. Ce n’est pas pareil. »
J’ai pleuré pour de bon après avoir raccroché. Dans les toilettes du bureau, comme une adolescente. Ça m’a fait du bien, un peu.
Ensuite, tout n’a pas été magique, loin de là. Il a fallu monter des dossiers, demander l’APA, accepter une évaluation à domicile, parler d’un accueil de jour, supporter les remarques de ma mère.
« Donc tu veux me faire garder comme une enfant ? »
J’ai pris sa main.
« Non. Je veux qu’on arrête de se détruire. »
Elle l’a retirée au début. Puis, quelques jours plus tard, quand l’auxiliaire de vie est venue pour la première fois, elle s’est laissée faire. Pas avec grâce, pas avec le sourire. Mais sans crise.
Aujourd’hui, ce n’est pas parfait. Mon appartement est toujours trop petit. Ma sœur donne encore des conseils que personne n’a demandés. Ma mère a ses mauvais jours. Moi aussi.
Mais deux après-midis par semaine, elle va en accueil de jour. Une aide passe pour la toilette et le déjeuner certains matins. Et chez nous, il y a de nouveau de l’air.
Jules n’a plus peur de rentrer. Lucie recommence à chanter. Et moi, je culpabilise encore, oui… mais moins. Parce que j’ai enfin compris qu’aimer quelqu’un ne veut pas dire tout porter jusqu’à s’écrouler.
On nous apprend souvent à tenir, à encaisser, à faire « comme il faut ». Mais quand le courage devient de demander de l’aide, est-ce qu’on a vraiment le droit de se sentir coupable ?
Dites-moi franchement… vous, vous auriez tenu combien de temps à ma place ?