Le voeu d’Alice : Un anniversaire de flammes et d’espoir

« Écoute, Maman, tu crois qu’un jour, je pourrai conduire le camion rouge ? » Je pose la question du bout des lèvres, mon pyjama bleu tiré jusqu’au menton. Je sais bien que l’hôpital, mes perfusions, même mon doudou usé, sont loin d’une caserne. Mais moi, Alice Dupuis, cinq ans, je veux être pompier !

Maman baisse les yeux. Elle me sourit, mais ses yeux, eux, ils pleurent en silence. « Tu es déjà la plus courageuse de toutes », répond-elle, sa main chaude serrant la mienne. Mon cœur bat fort. Chaque nuit, je rêve de sirènes, de casques jaunes, de flammes à éteindre—pas de tubes branchés partout.

Depuis six mois, je vis dans une chambre à l’hôpital Necker, là où tout le monde marche vite et parle doucement. La leucémie, ils disent. Je connais ce mot, plus dur que tous les dragons des livres de Papa. Ma grande sœur Chloé ne me regarde plus comme avant, elle m’apporte des dessins mais garde ses distances, de peur je crois, ou pour ne pas pleurer devant moi. Papa ne parle presque plus à Maman, ils se crient parfois dans le couloir, mais s’arrêtent net dès que j’apparais. J’ai compris : c’est à cause de moi.

Hier, j’ai entendu Maman parler avec l’infirmière Caroline. « Son anniversaire approche », a-t-elle murmuré. « Elle veut voir des pompiers. » Caroline l’a regardée comme si elle venait d’annoncer une visite du président — impossible et triste.

Ce matin, le 20 avril, je me réveille et tout est différent. Ma chambre sent la lessive, mais aussi quelque chose de sucré. Dehors, c’est du bruit, des pas, puis des voix graves—et un rire qui gronde comme un feu de bois. Soudain, la porte s’ouvre : un homme immense, casque sous le bras, combinaison rouge, un badge qui brille : « Capitaine Marchand ». Derrière lui, toute une équipe. Chloé pousse un cri de surprise. Maman pleure, Papa rit. Ça, c’est nouveau ; je bois tout ça, c’est meilleur qu’un sirop contre la toux.

« Bonjour Alice ! On m’a dit que tu avais un vœu très spécial… Est-ce vrai que tu veux rejoindre les pompiers du 13ème ? » Je hoche la tête, bouche bée. Il me tend un petit casque à ma taille : « Aujourd’hui, tu es notre recrue d’honneur. »

Tout le service pédiatrique applaudit. Ma perfusion vient avec moi, sur une petite poussette, et ensemble, je descends. Dans la cour de l’hôpital, un vrai camion rouge m’attend. Le soleil tape sur la carrosserie, je sens mon cœur battre comme jamais.

« À l’aide ! À l’aide ! » crie une infirmière qui joue le jeu. Les pompiers m’aident, m’expliquent comment tenir la lance (elle est presque plus grande que moi), et jouent à éteindre un faux feu fait de papier coloré. Tous les enfants du service sortent pour regarder. Même Chloé, pour la première fois, s’approche et glisse sa main dans la mienne. Dans ses yeux, je lis de la fierté. Papa me filme, Maman n’arrête pas de répéter : « Ma petite héroïne, ma petite héroïne… »

Dans l’après-midi, un gâteau en forme de casque de pompier m’attend. Je souffle mes cinq bougies, et fais un vœu, comme chaque année. Mais aujourd’hui, je ne demande pas à guérir. Juste que cette sensation-là, d’être normale, utile, vivante—celle que m’offrent le Capitaine Marchand, tous les pompiers, et ma famille réunie autour de moi—ne s’arrête jamais.

La fête finit, les pompiers rentrent à la caserne. On me remonte dans ma chambre, exténuée, mais heureuse. Maman me borde, Papa me serre dans ses bras. Chloé glisse un dessin sous mon oreiller : un camion de pompiers avec, au volant, une petite fille aux cheveux courts, et tout autour, des cœurs rouges.

Avant de m’endormir, j’entends Maman dire à Papa : « Elle n’a jamais été aussi vivante. » Et lui répondre : « Peut-être qu’on doit arrêter d’avoir peur pour elle, et vivre avec elle. »

Moi, dans le noir, je me demande : pourquoi faut-il attendre d’être malade, ou d’avoir peur de perdre quelqu’un, pour réaliser ce qui compte vraiment ? Serais-je aussi courageuse si je n’étais pas malade ? Et vous, que feriez-vous pour que le rêve d’un enfant devienne réalité, ne serait-ce qu’un jour ?