Sur la marche : Fuir l’ombre et chercher la lumière

« Maman, pourquoi on part maintenant ? » La voix de Camille tremble dans l’obscurité, à peine un souffle. Je serre sa main, glacée, tandis que Paul, son petit frère, s’accroche à ma jambe. Il est deux heures du matin. Je descends l’escalier de notre immeuble, chaque marche résonne comme un coup de tonnerre dans le silence de la nuit. Derrière nous, l’appartement où j’ai cru pouvoir construire une famille, où la peur a remplacé l’amour.

Je sens encore la brûlure de la gifle sur ma joue, le goût métallique du sang sur mes lèvres. « Tu ne partiras jamais, tu m’entends ? » avait hurlé Jérôme, son visage déformé par la colère. Mais ce soir, j’ai trouvé la force. Pour mes enfants. Pour moi. J’ai attrapé un sac, quelques vêtements, les carnets de santé, et j’ai claqué la porte.

Dans la rue, Paris dort. Les lampadaires jettent des halos pâles sur les trottoirs déserts. Je marche vite, le cœur battant, les enfants à mes côtés. Où aller ? Ma mère vit à Lyon, trop loin. Mon père ne me parle plus depuis que j’ai épousé Jérôme. Il ne m’a jamais pardonné d’avoir choisi un homme « sans avenir ». Je pense à Sophie, ma meilleure amie depuis le lycée. Elle m’a toujours dit : « Si un jour tu as besoin, tu viens chez moi, n’importe quand. »

Je compose son numéro, les mains tremblantes. Elle décroche, la voix ensommeillée : « Allô ? »
— Sophie, c’est moi… Je… Je suis désolée de t’appeler à cette heure. Je n’ai nulle part où aller. Jérôme… il a encore frappé. Je suis avec les enfants. On est dans la rue.
Un silence. Puis un soupir. « Écoute, Claire… Je… Je ne peux pas ce soir. Paul est malade, il dort à côté de moi. Et puis… Tu sais, avec ton histoire, je ne veux pas de problèmes chez moi. Je suis désolée. »

Je reste figée, le téléphone collé à l’oreille, la gorge serrée. « Mais Sophie… S’il te plaît… » La tonalité retentit. Elle a raccroché. Je m’effondre sur les marches d’un immeuble, les enfants blottis contre moi. La pierre est froide, l’air humide. Camille pleure en silence, Paul s’endort, épuisé.

Je regarde autour de moi. Personne. Juste la ville immense, indifférente. Je pense à toutes ces femmes dont on parle à la télévision, celles qui fuient la violence, qui dorment dans leur voiture ou dans des foyers. Je n’ai jamais cru que ça m’arriverait. Moi, Claire Martin, professeure de français, une vie rangée, deux enfants adorables. Comment ai-je pu en arriver là ?

Les souvenirs affluent. Les premiers mois avec Jérôme, sa tendresse, ses mots doux. Puis, peu à peu, les reproches, les cris, les portes qui claquent. La première gifle, « par accident ». Les excuses, les fleurs. Et puis, la spirale. Les coups plus fréquents, les menaces. « Si tu pars, je te retrouve. Tu ne peux pas vivre sans moi. »

Je caresse les cheveux de Camille. Elle me regarde, les yeux rouges. « On va où, maman ? »
Je n’ai pas de réponse. J’essaie de sourire. « On va trouver un endroit, ma chérie. Je te le promets. »

Je pense à appeler le 115, le numéro d’urgence pour l’hébergement. Mais j’ai honte. Honte d’être cette femme qui demande de l’aide, qui expose sa misère. Pourtant, je n’ai plus le choix. Je compose le numéro. Une voix mécanique, puis une opératrice. Je bredouille mon histoire, la voix brisée. Elle me demande d’attendre, de ne pas raccrocher. Les minutes s’étirent, interminables. Paul gémit dans son sommeil.

« Madame Martin ? » La voix revient. « Il y a une place dans un centre d’hébergement à Montreuil. Vous pouvez y aller ? »
Je hoche la tête, même si elle ne peut pas me voir. « Oui, oui, merci. »

Je me lève, les jambes engourdies. Je porte Paul, prends la main de Camille. Nous marchons dans la nuit, jusqu’à la station de métro la plus proche. Les rames sont désertes. Camille s’endort sur mon épaule. Je regarde mon reflet dans la vitre : cernes, cheveux en bataille, regard éteint. Qui suis-je devenue ?

À Montreuil, une éducatrice nous accueille. Elle me parle doucement, me donne une couverture, un lit pour les enfants. Je m’effondre sur le matelas, les larmes coulent sans bruit. Je pense à Jérôme, à sa fureur quand il découvrira notre fuite. Je pense à Sophie, à sa peur, à sa lâcheté. Je pense à mes enfants, à leur avenir.

Le lendemain, je me réveille avec la lumière grise du matin. Paul dort encore, Camille me regarde. « On va rester ici ? »
Je caresse sa joue. « Pour l’instant, oui. Mais on va s’en sortir, tu verras. »

Les jours passent. Je rencontre d’autres femmes, d’autres histoires. Certaines ont fui la nuit, d’autres en plein jour. On partage nos peurs, nos espoirs. Je commence à reprendre confiance. J’appelle une assistante sociale, je cherche un emploi, un appartement. Je me bats pour mes enfants, pour leur offrir une vie meilleure.

Mais la nuit, quand tout est calme, la peur revient. Et si Jérôme nous retrouvait ? Et si je n’y arrivais pas ? Parfois, je repense à Sophie. Je lui en veux, mais je comprends aussi sa peur. La violence fait peur à tout le monde, même à ceux qui nous aiment.

Aujourd’hui, je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve. Mais je sais une chose : j’ai eu le courage de partir. Pour mes enfants, pour moi. Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ? Est-ce que l’on peut vraiment recommencer sa vie après avoir tout perdu ?