Le Prix du Bonheur

— Tu rentres encore tard, Paul ?

La voix de Camille résonne dans le couloir, sèche, fatiguée. Je claque la porte derrière moi, la clé grince dans la serrure. Il est presque minuit, et Paris ne dort jamais. Moi non plus, d’ailleurs. Je pose mon attaché-case sur la table, j’évite son regard. Elle est là, debout dans la cuisine, les bras croisés, le visage fermé. Je sens la colère, la lassitude, l’incompréhension.

— J’ai eu une réunion qui a débordé, je souffle, presque honteux.

Elle ne répond pas. Elle se contente de me fixer, ses yeux noisette brillants de larmes qu’elle refuse de laisser couler. Je sais ce qu’elle pense. Je sais ce que je perds, chaque soir, à force de courir après un rêve qui n’est peut-être pas le mien. Mais comment lui expliquer ? Comment lui dire que j’ai peur de tout perdre si je ralentis ?

Le lendemain matin, la lumière grise filtre à travers les rideaux. J’entends Arthur, mon fils, qui joue dans sa chambre. Il a six ans, il ne comprend pas encore pourquoi papa n’est jamais là. Il ne comprend pas pourquoi maman pleure parfois, le soir, quand elle croit qu’il dort. Je m’approche de sa porte, j’hésite. Je voudrais entrer, le prendre dans mes bras, lui dire que je l’aime. Mais je n’ose pas. Je me contente de l’observer à travers l’entrebâillement, minuscule spectateur de sa vie.

Au travail, tout le monde m’appelle « Monsieur Lefèvre ». On me respecte, on m’envie même, parfois. Je suis le directeur commercial d’une grande entreprise de télécommunications. J’ai tout sacrifié pour en arriver là : mes soirées, mes week-ends, mes vacances. J’ai cru que le succès me rendrait heureux. Mais plus je monte, plus je me sens vide. Les chiffres, les contrats, les réunions… tout ça n’a plus de goût. Je souris, je serre des mains, je signe des papiers. Mais à l’intérieur, je me sens comme un imposteur.

Un soir, Camille m’attend dans le salon. Elle a préparé une valise. Je comprends tout de suite. Elle ne crie pas, elle ne pleure pas. Elle me regarde simplement, avec une tristesse infinie.

— Je pars chez ma sœur, Paul. Je ne peux plus continuer comme ça. Arthur a besoin de toi, pas d’un fantôme.

Je reste figé, incapable de bouger. Je voudrais la retenir, lui dire que je vais changer. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Elle prend Arthur par la main, il me lance un regard perdu. La porte claque. Le silence s’abat sur l’appartement.

Les jours passent. Je me noie dans le travail, je rentre de plus en plus tard. L’appartement me semble immense, vide, glacé. Les bruits de la rue montent jusqu’à moi : les klaxons, les rires, les disputes. Je me sens étranger à tout ça. Je n’ai plus de repères. Je me surprends à parler tout seul, à ressasser les mêmes souvenirs. Les photos de famille sur le buffet me narguent. Je n’ose pas les ranger, mais je ne peux plus les regarder.

Un samedi, je reçois un message de Camille :

« Arthur aimerait te voir ce week-end. »

Je panique. Que vais-je lui dire ? Comment lui expliquer mon absence, mon égoïsme ? Je passe la journée à ranger, à nettoyer, à essayer de donner à l’appartement un air de vie. Quand ils arrivent, Arthur se précipite vers sa chambre, comme si rien n’avait changé. Camille reste sur le pas de la porte.

— Tu vas bien ?

Je hoche la tête, incapable de soutenir son regard. Elle soupire, puis s’en va, me laissant seul avec mon fils. Je m’assois à côté de lui, je tente de jouer, de rire. Mais il me regarde avec une distance nouvelle, comme s’il ne me reconnaissait plus. Je sens que quelque chose s’est brisé, quelque chose que je ne pourrai jamais réparer.

Les semaines s’enchaînent. Je vois Arthur un week-end sur deux. Chaque fois, c’est la même gêne, la même maladresse. Je voudrais lui parler, lui dire que je l’aime, que je suis désolé. Mais les mots me manquent. Je me réfugie dans le travail, encore et toujours. Mais même là, je ne trouve plus de satisfaction. Les collègues me fuient, mes performances baissent. Mon patron me convoque :

— Paul, tu n’es plus le même. Tu devrais prendre du recul.

Je souris, amer. Du recul ? J’ai tout sacrifié pour ce poste, et maintenant, on me demande de m’arrêter ?

Un soir, je rentre chez moi, épuisé. Je m’effondre sur le canapé, ce vieux canapé qui a tout vu, tout entendu. Les bruits de la rue me parviennent, plus forts que jamais. Je ferme les yeux, j’écoute. Les voix, les moteurs, la vie qui continue sans moi. Je réalise que j’ai tout perdu en voulant tout gagner. Mon mariage, mon fils, moi-même. Je me demande si le bonheur est vraiment une conquête, ou juste une illusion qu’on poursuit toute sa vie.

Je me lève, j’ouvre la fenêtre. L’air frais de la nuit me frappe le visage. Je regarde les lumières de la ville, les gens qui rient en bas. Je me sens minuscule, invisible. Je repense à Camille, à Arthur, à tout ce que j’ai laissé filer. Est-ce que j’aurais pu faire autrement ? Est-ce qu’on peut vraiment tout avoir ?

Je me tourne vers vous, lecteurs, et je vous demande : à force de courir après le bonheur, n’oublie-t-on pas de vivre ? Est-ce que le prix à payer n’est pas parfois trop élevé ?