Depuis que mon beau-père vit chez nous, je ne reconnais plus ma maison ni mon mari
Je vais être honnête, il y a des jours où je reste cinq minutes de plus sur le palier avant de rentrer. Juste cinq minutes. Le temps de respirer. Le temps de me préparer à pousser la porte de notre trois-pièces à Montreuil et à retrouver le bruit, les affaires partout, les enfants qui se disputent, la casserole qui déborde, et maintenant… le regard de mon beau-père sur tout ce que je fais.
Quand Gérard est venu vivre chez nous, on s’est dit que ce serait temporaire. Quelques mois, le temps de trouver une solution. Son loyer avait encore augmenté, il tombait de plus en plus souvent, il oubliait ses médicaments, et mon mari, Julien, culpabilisait à l’idée de le laisser seul à Saint-Denis dans son appartement au quatrième sans ascenseur.
J’ai dit oui. Bien sûr que j’ai dit oui.
On ne laisse pas un vieux monsieur se débrouiller seul quand il n’y arrive plus. Sauf qu’entre ce qu’on imagine et ce qu’on vit… il y a un monde.
Notre appartement était déjà trop petit pour nous quatre. Julien, moi, nos deux enfants, Louise et Mathis. Alors avec un lit médicalisé coincé dans le salon, les cartons de Gérard, son fauteuil, ses habitudes, son odeur de pommade et de tabac froid sur les gilets, on a arrêté d’habiter chez nous. On s’est mis à survivre dedans.
Au début, il disait merci. Il parlait doucement. Il avait presque l’air gêné.
Puis, petit à petit, il a commencé.
« Chez nous, les enfants ne mangeaient pas devant la télé. »
« Tu devrais faire les courses ailleurs, ce magasin est trop cher. »
« Louise répond beaucoup trop, à son âge ta mère t’aurait remise à ta place. »
Ou encore, avec cette façon de souffler du nez qui me donnait envie de pleurer de rage :
« Le linge propre sur une chaise, c’est pas une manière de tenir une maison. »
Une maison. La mienne.
Je faisais semblant de ne pas entendre. Julien aussi, au début. Il levait les yeux vers moi comme pour dire laisse, il est vieux, il ne se rend pas compte. Sauf que si. Il se rendait compte. Très bien même. Il voyait où piquer.
Le pire, ce n’était pas les remarques. C’était l’invasion lente. Gérard décidait de l’heure du dîner. Il augmentait le son de la télévision pendant que j’aidais Mathis à faire ses devoirs sur le coin de la table. Il appelait les enfants quand je venais juste de les coucher.
« Allez, venez dire bonne nuit à Papy correctement, pas comme ça en courant. »
Et derrière, c’était moi qui gérais les cauchemars, les réveils, la fatigue à l’école.
Je travaillais toute la journée à la mairie de Bagnolet. Je rentrais, je faisais à manger, les lessives, les bains, les papiers, les ordonnances de Gérard, les rendez-vous médicaux parce que Julien finissait tard au garage. Et malgré ça, j’avais droit à :
« Tu as encore oublié d’acheter du pain complet. »
Un soir, j’ai craqué pour une histoire de gratin. C’est idiot dit comme ça. Mais souvent, ça explose pour presque rien.
Gérard a regardé son assiette et il a lâché :
« Tu sales trop. Pas étonnant qu’on soit tous malades ici. »
Louise a baissé les yeux. Mathis s’est figé. Julien n’a rien dit tout de suite.
Alors moi, j’ai posé ma fourchette.
J’ai senti mes mains trembler. Pas un peu. Vraiment trembler.
« Si ça ne vous convient jamais, Gérard, vous pouvez peut-être arrêter de me parler comme si j’étais votre employée. »
Silence.
Julien a murmuré :
« Camille… »
Et là, c’est parti.
« Non, laisse-moi. Parce que moi aussi j’habite ici. Enfin j’habitais ici, avant. Avant de demander la permission pour ouvrir une fenêtre, avant de me faire expliquer comment élever mes enfants, avant de ne plus avoir un seul endroit où m’asseoir sans entendre que je fais mal ! »
Gérard est devenu tout rouge.
« Je suis chez mon fils, je te signale. »
Cette phrase m’a traversée comme une gifle.
Chez mon fils.
Pas chez nous.
Julien s’est levé tellement vite que sa chaise a raclé le carrelage. Les enfants se sont mis à pleurer. J’ai pris Mathis dans mes bras, Louise s’est enfermée dans la chambre, et pendant dix secondes, j’ai cru que mon mari allait me demander de me calmer. Comme d’habitude. J’étais prête à prendre mon sac et partir chez ma sœur, en pyjama s’il le fallait.
Mais il s’est tourné vers son père.
« Non, papa. Chez nous. Et là, ça peut plus continuer comme ça. »
Gérard l’a regardé avec une tête… je ne sais même pas. De la fierté blessée, de la honte, de la peur aussi.
Après, tout est sorti d’un coup. Pas proprement. Pas avec de belles phrases.
Julien a dit qu’il étouffait lui aussi. Qu’il se sentait coincé entre son père qui déclinait et sa femme qu’il voyait s’épuiser sans savoir comment l’aider. Il a avoué qu’il avait peur de devenir un mauvais fils. Peur qu’on lui reproche d’abandonner son père. Avec l’augmentation des prix, le crédit, les activités des enfants qu’on avait déjà dû réduire, une place en résidence ou une aide plus lourde, ça semblait impossible.
Et Gérard, contre toute attente, s’est mis à pleurer.
Pas beaucoup. Mais assez pour nous couper le souffle.
Il a dit, les yeux baissés :
« Je sais bien que je gêne. Je supporte pas de dépendre. Alors je parle, je critique… je fais comme si j’étais encore chez moi. »
Personne n’a répondu tout de suite.
Le lendemain, on a mis des règles sur papier. Oui, sur papier, comme des colocataires. Les horaires du soir. Les décisions pour les enfants, c’est Julien et moi. Plus de remarques sur les repas. La télévision moins fort. Un passage d’une auxiliaire de vie deux fois par semaine. Et on a commencé à chercher un lit escamotable pour libérer un peu le salon. Ce n’est pas miraculeux. Gérard râle encore. Moi aussi, parfois. Mais au moins, les choses sont dites.
Je ne sais pas si on retrouvera vraiment notre équilibre. Je sais juste qu’on a arrêté de faire semblant, et c’était déjà énorme.
Est-ce qu’on peut aimer sa famille très fort et ne plus la supporter chez soi ?
Et vous, vous auriez tenu combien de temps à ma place ?