« J’ai refusé de choisir entre mes trois bébés malgré mon cœur malade… et après la césarienne d’urgence, plus rien n’a jamais été simple »
Je n’arrive même pas à oublier le bruit de la chaise de Julien contre le sol quand le cardiologue a prononcé les mots. C’était un bruit sec, ridicule presque, dans une pièce où ma vie venait de se rétrécir d’un coup.
« Madame, votre cœur ne tiendra peut-être pas jusqu’au bout. »
Je regardais ses lèvres, mais j’entendais surtout le mot triplés. Triplés. Comme si le reste passait derrière. J’avais 33 ans, une insuffisance cardiaque connue depuis l’adolescence, stabilisée, surveillée, rangée dans un coin de ma tête avec mes ordonnances et mes rendez-vous. Et puis cette grossesse. Cette grossesse qu’on avait tant espérée après deux fausses couches dont je parle encore mal.
Au début, on a ri de nervosité.
« Il y en a… combien ? » avait demandé Julien.
L’échographiste avait levé les yeux vers nous.
« Trois. »
Je me souviens de la joie qui a duré exactement quelques secondes. Après, il y a eu les regards. Les silences. Les examens en plus. Le CHU, les couloirs, l’odeur de café froid, les sages-femmes qui parlaient doucement. Et cette phrase qui revenait, dite avec des mots prudents, humains, mais qui me coupait quand même en deux : réduction embryonnaire.
Julien n’a pas répondu tout de suite ce jour-là. Dans la voiture, il tremblait tellement qu’il n’arrivait pas à mettre la clé.
« Claire… si je te perds… »
Je l’ai interrompu.
« Ne me demande pas ça. »
« Je ne te demande rien, j’essaie de te garder en vie. »
Je me suis mise à pleurer d’un coup, pas élégamment, pas doucement. Avec le nez bouché, les mains froides, la honte aussi.
« Et moi, je fais comment après ? Je choisis lequel ? Tu veux que je vive avec ça ? »
Il a frappé le volant. Une seule fois.
« Je veux surtout que tu vives, toi. »
Pendant des semaines, on a tourné en rond dans notre appartement de Dijon. Entre les boîtes de médicaments, les rendez-vous de cardiologie, les prises de tension, les nausées, les disputes idiotes sur la vaisselle, le linge, le ton d’une phrase. Ma mère disait que j’étais inconsciente. La sienne ne disait presque rien, ce qui était pire.
Une nuit, je me suis réveillée et j’ai entendu Julien pleurer dans la cuisine. Il croyait que je dormais. Je suis restée derrière la porte comme une lâche.
« J’en peux plus », il disait au téléphone à son frère. « Si elle meurt, je ferai quoi avec ça sur les bras ? Et si un seul survit ? Et si aucun… »
Sur les bras.
Je sais qu’il ne parlait pas comme ça par méchanceté. Il était épuisé, terrorisé. Mais cette expression m’est restée plantée là.
À partir du cinquième mois, mon corps a commencé à lâcher par petits morceaux. Essoufflement au moindre geste. Palpitations. Jambes gonflées. Je dormais presque assise. Je faisais semblant de tenir parce que j’avais peur qu’on décide à ma place au moindre signe de faiblesse. C’est idiot peut-être, mais c’était devenu ça aussi : défendre mes bébés contre le monde entier, même quand le monde entier portait une blouse et voulait me sauver.
Au CHU de Besançon, l’équipe a été franche. Ils ne m’ont jamais brutalement parlé, jamais. Mais leurs yeux disaient assez.
« On va essayer de vous amener le plus loin possible », m’a dit une obstétricienne. « Mais il faudra accepter qu’on intervienne très vite si votre cœur se décompense. »
Je lui ai demandé si mes bébés avaient une chance.
Elle a marqué une pause.
« Oui. Mais vous aussi, il faut que vous en ayez une. »
La césarienne a eu lieu en urgence à 30 semaines. Je me souviens de presque rien, juste de la lumière trop blanche et de cette impression affreuse qu’on m’écrasait la poitrine de l’intérieur. Quelqu’un répétait mon prénom.
« Claire, regardez-moi. Respirez. Encore. »
Puis des cris. Pas forts. Pas comme dans les films. Des petits sons de chatons en colère.
« Une fille. »
« Un garçon. »
« Une autre fille. »
Lou, Malo, Anaïs.
Je les ai à peine vus. Trois visages minuscules, rouges, déjà emmenés loin de moi. Ensuite, les soins intensifs. La douleur. La sensation d’avoir été vidée. Et cette culpabilité bizarre d’être encore là sans eux dans la chambre.
Julien allait d’un service à l’autre avec ses surchaussures, sa tête blanche de fatigue, les photos sur son téléphone. Un jour, il s’est assis près de mon lit et il a posé son front contre ma main.
« Pardon. Pour tout ce que j’ai dit. »
Je lui ai répondu :
« Moi aussi. »
Mais la vérité, c’est qu’on n’a pas tout réparé ce jour-là. On était juste vivants. C’était déjà énorme.
Le retour à la maison a été pire que l’hôpital, presque. Personne ne le dit assez. Trois bébés prématurés. Les biberons toutes les trois heures. Les rendez-vous de kiné respiratoire pour Anaïs. Le reflux de Malo. Le poids de Lou qui stagnait et me faisait paniquer. Mon sternum qui me lançait. Mon cœur qui s’emballait dès que je montais les escaliers. Et l’argent… Mon congé, les absences de Julien, les couches achetées en promo, l’angoisse à chaque courrier.
On s’est disputés pour des trucs minables.
« Tu n’as pas stérilisé les tétines ! »
« J’ai dormi une heure, Claire ! Une heure ! »
Une fois, il a dit :
« Je te regarde et j’ai encore peur. Même quand tu souris, j’ai peur. »
Je n’ai rien trouvé à répondre. Parce que moi aussi. J’avais peur en permanence. De mourir. Qu’un bébé cesse de respirer. De faire un malaise avec Anaïs dans les bras. De regretter. Oui, même ça, j’ai honte de l’écrire, mais ça m’a traversée à 4 heures du matin, quand les trois hurlaient et que ma cicatrice brûlait : est-ce qu’on a été fous ?
Et juste après, je les regardais dormir en file indienne dans leurs berceaux et je me détestais d’avoir pensé ça.
Aujourd’hui, ils ont dix mois. Ils sont là. Ils rient. Ils tombent malades l’un après l’autre, évidemment. Je prends encore un traitement. Je monte les marches doucement. Julien et moi, on tient comme on peut. Parfois bien. Parfois moins bien. On s’aime, oui, mais autrement, avec une fatigue qui s’est installée entre nous comme un quatrième enfant qu’on n’a jamais voulu.
Je ne regrette pas mes enfants. Jamais. Mais je ne peux pas mentir non plus sur le prix que ce choix nous fait payer encore.
Est-ce qu’on peut sauver sa conscience et abîmer un peu le reste ?
Et vous… à ma place, vous auriez choisi quoi, vraiment ?