J’ai 18 ans, j’ai enterré ma mère et depuis je suis devenu le parent de ma petite sœur… mais je ne sais plus combien de temps je tiendrai

J’avais dix-huit ans quand ma mère est morte, et je crois que je ne suis jamais vraiment sorti de ce jour-là.

Les gens disent souvent qu’après un enterrement, il faut « tenir bon ». Mais ils ne parlent jamais de ce qui se passe à 22 h, quand tout le monde est rentré chez soi, que les plats apportés par les voisins sont encore sur la table, que l’appartement sent les fleurs fanées, et que ma petite sœur Lucie tape sa tête contre le mur parce qu’elle ne comprend pas pourquoi maman ne revient pas.

Lucie a douze ans aujourd’hui. Elle est autiste, avec un handicap mental important. Elle parle peu. Parfois elle dit juste « maman » en regardant la porte d’entrée, et je sens quelque chose se déchirer dans ma poitrine. Au début, je lui répondais doucement. Maintenant, il m’arrive de rester figé, incapable de sortir un mot. Et après je m’en veux.

Avant de mourir, ma mère m’a pris la main à l’hôpital de Rennes. Elle avait les doigts glacés, le souffle court.

« Mathis… promets-moi pour Lucie. »

J’ai dit oui tout de suite. Bien sûr que j’ai dit oui. Qui aurait dit autre chose ?

Je pensais que ça voulait dire être là, l’aider, faire ce qu’il faut. Je n’avais pas compris que ça voulait dire devenir presque un père à dix-huit ans.

J’avais été pris en BTS à Saint-Malo. Je devais prendre un studio, bosser un peu à côté, voir des gens, commencer ma vie. J’ai tout laissé tomber. Il fallait les rendez-vous au CMP, les dossiers MDPH, l’AEEH, les nuits sans sommeil, les appels de l’école spécialisée quand elle faisait une crise. Il fallait être partout. Toujours.

Mon oncle Patrice m’a aidé au début, pour les papiers surtout. Mais très vite, les conseils ont commencé.

« Tu ne peux pas faire ça toute ta vie, Mathis. »

« Il existe des foyers très bien. »

« Ta mère n’aurait pas voulu que tu te sacrifies. »

Cette phrase, je ne la supporte plus. Parce que personne n’était dans cette chambre d’hôpital. Personne n’a vu ses yeux quand elle m’a parlé de Lucie.

Je travaille dans un supermarché à Cesson-Sévigné. Mise en rayon le matin, caisse parfois quand il manque du monde. Je cours tout le temps. Je calcule tout. Les couches adaptées, les séances non remboursées, les protections pour le lit, le taxi quand je ne peux pas l’emmener autrement. Les fins de mois me donnent la nausée. Une fois, j’ai mangé des pâtes au beurre pendant six jours pour pouvoir acheter son gilet lesté. Quand il est arrivé, elle l’a serré contre elle et elle s’est calmée en dix minutes. J’ai pleuré dans la cuisine. Comme un idiot.

Le pire, ce n’est même pas l’argent. C’est la solitude.

Mes potes ont arrêté d’appeler petit à petit. Au début, ils disaient :

« Viens juste une heure. »

« Frérot, t’exagères, tu peux bien souffler un peu. »

Souffler comment ? Avec Lucie qui hurle si l’ordre des assiettes change ? Avec ses rituels pour le bain, ses angoisses, ses réveils à trois heures du matin ?

J’ai essayé d’avoir une copine, une fois. Inès. Elle était gentille, vraiment. On se voyait quand je pouvais. Un soir, elle est venue à l’appartement. Lucie s’est mise à crier dès qu’Inès s’est assise à la place de maman, sans le savoir. Elle a jeté son verre en plastique, elle s’est mordu le bras, elle tremblait de partout.

Inès m’a regardé, paniquée.

« Mathis, je… je savais pas que c’était à ce point. »

Moi non plus, j’avais envie de répondre. Parce que chaque semaine, c’est « à ce point » d’une nouvelle manière.

Après, Inès a pris de la distance. Pas par méchanceté. Par peur, je crois. Ou par lucidité. Elle avait vingt ans. Elle voulait une vie normale. Je ne peux même pas lui en vouloir.

Il y a trois mois, j’ai craqué devant ma tante Sylvie. Un vrai craquage, moche. Lucie venait de renverser tout un paquet de semoule dans la salle de bain, j’étais en retard au travail, j’avais reçu une relance EDF. Et ma tante a redit le mot.

« Placement. »

J’ai hurlé.

« Arrêtez avec ça ! Vous croyez que je veux m’en débarrasser ? Vous croyez que c’est ça, le problème ? »

Lucie s’est bouché les oreilles et s’est mise sous la table. Je me souviens de ce détail plus que du reste. Ses chaussettes dépareillées. Son souffle très rapide. Et moi, debout au milieu de la cuisine, à me détester.

Le soir, ma tante m’a laissé une enveloppe avec un peu d’argent et un mot :

« Tu as le droit d’être épuisé. »

J’ai relu cette phrase dix fois.

Parce que la vérité, celle que je n’ose presque jamais dire, c’est que parfois j’imagine une autre vie. Une vie où je reprends mes études. Où je dors une nuit entière. Où je peux tomber amoureux sans prévenir d’emblée : attention, je vis avec ma sœur handicapée, il faut comprendre ses cris, ses gestes, ses silences. Une vie où je ne sursaute pas au moindre bruit venant de sa chambre.

Et juste après, la honte arrive.

Hier encore, l’assistante sociale m’a parlé d’un établissement de répit, quelques jours par mois.

« Ce n’est pas l’abandonner, Mathis. C’est tenir dans la durée. »

Je n’ai rien répondu. Lucie faisait tourner une petite cuillère entre ses doigts, absorbée, comme si le monde entier tenait dans ce mouvement.

Je la regardais et je revoyais ma mère. Pas son visage à l’hôpital. Son rire avant la maladie. Sa façon de dire : « On se débrouillera. » Sauf que là, je ne sais plus si je me débrouille… ou si je m’enfonce doucement en appelant ça de l’amour.

Ce soir, Lucie dort enfin. J’entends le frigo qui bourdonne, la pluie contre les volets, et j’ai ce dossier de demande de répit posé devant moi depuis une heure.

Je n’arrive pas à le remplir.

J’ai peur de trahir ma mère. J’ai peur aussi de me perdre complètement si je continue comme ça.

Est-ce qu’aimer quelqu’un, c’est tout porter jusqu’à s’effondrer… ou accepter de passer le relais un peu, même quand ça fait mal ?

Vous feriez quoi, à ma place ?