« Je venais d’accoucher… et ma voisine a fini par me faire craquer devant ma porte »
Je vais peut-être passer pour une ingrate, mais tant pis. J’ai besoin de le raconter parce que, pendant des semaines, on m’a presque fait croire que j’étais le problème.
J’ai accouché de mon fils en novembre. Premier enfant. Un accouchement plus dur que ce que j’avais imaginé, avec une déchirure, très peu de sommeil, des pleurs pour rien, les miens comme les siens. Mon mari, Julien, avait repris le travail au bout de onze jours. Il faisait ce qu’il pouvait, vraiment, mais les journées, je les traversais seule dans notre appartement au troisième, avec cette impression d’avoir le cerveau dans du coton.
Dans l’immeuble, il y a toujours eu cette ambiance de vieux quartier. On se dit bonjour, on prend les colis des autres, on parle météo devant les boîtes aux lettres. Et il y a Madeleine.
Madeleine a soixante-dix ans passés, toujours en gilet beige, les mains derrière le dos, à savoir qui entre, qui sort, qui a changé ses fenêtres, qui ne dit plus bonjour. Au début, je l’aimais bien. Quand j’étais enceinte, elle me disait :
« Si tu as besoin de quoi que ce soit, ma petite, je suis là. Les jeunes, aujourd’hui, vous êtes trop seuls. »
Sur le moment, ça sonnait presque tendre.
Le problème, c’est qu’après la naissance, son “je suis là” est devenu “j’ai le droit”.
La première fois, elle a sonné à 14 h 30. Le petit venait enfin de s’endormir sur moi après deux heures à hurler. J’avais une compote à moitié mangée sur la table basse et du lait sur mon tee-shirt. J’ai ouvert juste assez pour passer la tête.
« Ah, quand même. Alors, il est où, ce bébé ? »
J’ai souri, le sourire automatique, celui qu’on colle quand on est au bord des larmes.
« Il dort, Madeleine. Je préfère éviter, là. »
Elle a plissé les yeux.
« Un bébé, ça dort tout le temps. Tu vas pas le cacher non plus. »
J’ai cru mal entendre. J’ai lâché un petit rire nerveux, un truc ridicule.
Après ça, elle a recommencé. Une fois. Puis deux. Puis presque tous les deux jours.
Parfois, c’était la sonnette.
Parfois, des petits coups secs sur la porte.
Parfois, sa voix dans le couloir :
« Je sais que tu es là, j’ai entendu le bébé. »
Cette phrase m’a glacée plus d’une fois.
Je n’osais plus sortir sur le palier en pyjama avec le cosy. Je regardais dans l’œilleton avant d’ouvrir au facteur. Je me sentais bête d’en arriver là, franchement bête, mais j’étais épuisée, à fleur de peau, et chaque visite non demandée me donnait envie de pleurer.
Quand j’en parlais à Julien, au début il minimisait.
« Elle est maladroite, c’est tout. Les gens de cette génération sont comme ça. »
Comme ça comment ? Envahissants ? Persuadés que mon bébé appartenait un peu à l’immeuble ?
Un soir, j’ai explosé pendant qu’il faisait réchauffer des pâtes.
« Tu te rends compte que je sursaute quand quelqu’un sonne ? Tu te rends compte que je n’arrive même plus à allaiter tranquille sans penser qu’elle va débarquer ? »
Il s’est arrêté, la casserole à la main.
« D’accord… je pensais pas que c’était à ce point. »
J’étais en larmes pour des pâtes, pour une sonnette, pour tout et n’importe quoi.
Le pire, ça a été le dimanche suivant.
Mes beaux-parents devaient passer une heure, pas plus. J’avais déjà la boule au ventre. Le petit avait mal au ventre depuis la veille, il dormait par tranches de vingt minutes. Et là, on sonne. Julien ouvre. J’entends tout de suite la voix de Madeleine dans l’entrée.
« Ah, ben voilà, quand même ! Moi aussi je viens voir le petit. Depuis le temps qu’on me le refuse… »
Le mot refuser. Devant tout le monde. Comme si j’étais une mère capricieuse qui punissait une pauvre vieille dame.
Je suis arrivée dans le couloir avec le bébé contre moi. J’avais les cheveux attachés n’importe comment, les jambes qui tremblaient encore. Madeleine tenait déjà un petit doudou bleu dans la main.
« Tenez, je peux le prendre deux minutes. »
J’ai reculé d’un pas.
« Non. »
Un silence énorme. Même ma belle-mère n’a rien dit.
Madeleine a souri, mais c’était un sourire dur.
« Il va falloir redescendre un peu. Dans un immeuble, on vit pas chacun dans sa bulle. Nous, on a toujours fait avec les voisins. »
Et là, Julien a fait quelque chose qu’il aurait dû faire plus tôt.
Il s’est mis devant la porte, pas agressif, mais ferme.
« Madeleine, ça suffit. On ne vous doit pas l’accès à notre fils. Quand on dit non, c’est non. »
Elle l’a regardé comme s’il venait de l’insulter.
« Ah bon. Donc maintenant, dans cet immeuble, on ne peut même plus féliciter les gens ? »
Julien a répondu, très calmement :
« Féliciter, si. Forcer, non. Ma femme est épuisée. Le bébé a besoin de calme. Et nous aussi. »
J’ai senti ma gorge se serrer d’un coup. Pas seulement à cause d’elle. Parce que, pour la première fois depuis l’accouchement, quelqu’un disait à voix haute que j’avais le droit d’être protégée.
Madeleine a posé le doudou sur la commode de l’entrée.
« Très bien. On saura à quoi s’en tenir. »
Puis elle est partie.
Depuis, elle ne me dit presque plus bonjour. Dans l’ascenseur, ça se tend. Une voisine du premier m’a lancé un jour :
« Faut pas tout prendre mal non plus, elle est gentille au fond. »
Peut-être. Mais la gentillesse qui ne supporte pas un non, ça devient autre chose.
Je culpabilise encore parfois. Je me demande si j’ai été trop sèche, trop fermée, trop moderne, je sais pas. Et en même temps, quand je repense à ces journées où je tremblais en entendant la sonnette, je me dis que non. J’étais juste au bout.
On parle souvent de solidarité entre voisins. C’est vrai, ça peut sauver. Mais si cette solidarité entre chez vous sans frapper à votre fatigue, à votre intimité, à votre santé mentale… c’est encore de l’aide ?
J’ai protégé mon fils, mais j’ai aussi essayé de me protéger moi. Est-ce qu’on demande vraiment trop quand on demande juste qu’on nous laisse respirer ?