Mon compagnon avait honte que je sois coiffeuse… jusqu’au jour où j’ai compris que je ne devais plus me battre pour sa considération
Je suis coiffeuse depuis mes dix-neuf ans. J’en ai trente-quatre aujourd’hui, et je n’ai jamais eu honte de dire ce que je fais. Jamais. Même les jours où je rentrais avec le dos cassé, les doigts gonflés, l’odeur de la laque dans les cheveux et des mèches collées au pull. J’aime mon métier. Pas “j’aime bien”. Je l’aime vraiment.
Je m’appelle Élodie, j’ai un salon à Montreuil avec deux bacs, trois fauteuils, une apprentie en CAP et des clientes que je vois parfois depuis plus de dix ans. Je connais leurs séparations, leurs promotions, leurs chimiothérapies, leurs grossesses, leurs deuils. Il y a des femmes qui se regardent à peine dans le miroir en arrivant, et qui repartent en relevant un peu le menton. Ça a l’air de rien, mais moi je vois tout.
Quand j’ai rencontré Romain, il m’a dit très vite qu’il admirait les gens “qui se lèvent tôt et bossent pour de vrai”. Il était cadre dans un grand groupe à La Défense. Costume impeccable, phrases bien rangées, agenda plein tout le temps. Au début, je trouvais ça rassurant. Il avait une façon de parler de l’avenir qui me calmait.
Puis il y a eu des petites phrases.
“Tu devrais dire entrepreneuse beauté, ça sonne mieux.”
Ou alors, en rigolant :
“Tu passes ta journée à écouter les potins du quartier, toi.”
Je répondais :
“Et toi, tu passes la tienne à faire des PowerPoint, chacun son truc.”
On riait. Enfin, moi je riais pour que ça glisse.
La vraie gifle, je l’ai prise un jeudi soir, chez des collègues à lui, dans un appartement immense vers Passy. Je m’étais changée vite fait au salon. Robe noire simple, blazer, cheveux attachés proprement. J’étais déjà pas très à l’aise. Les gens parlaient d’investissements, d’écoles privées, de séminaires à Lisbonne. Je souriais, je tenais mon verre.
Une femme m’a demandé :
“Et vous, Élodie, vous travaillez dans quoi ?”
J’ai eu à peine le temps d’ouvrir la bouche que Romain a répondu :
“Elle a un petit salon de coiffure, mais bon, c’est surtout du relationnel, ça lui plaît.”
Un petit salon.
Ça lui plaît.
Comme si j’occupais mes journées à tresser des poupées pour passer le temps.
J’ai senti mes oreilles chauffer. J’ai dit, calmement :
“J’ai une entreprise, en fait.”
Il a souri, ce sourire que je déteste maintenant, un sourire lisse.
“Oui, enfin tu vois ce que je veux dire.”
Non. Justement, je voyais trop bien.
Plus tard, dans le taxi, je lui ai dit :
“Pourquoi tu parles de mon travail comme ça ?”
Il a soufflé, agacé.
“Élodie, ne commence pas. J’ai juste simplifié.”
“Non, tu m’as rabaissée.”
“Tu exagères. On n’était pas là pour entrer dans les détails techniques de… la coiffure.”
La coiffure. Comme on dirait une activité mignonne.
Je me souviens du silence après. Paris défilait derrière la vitre, et j’ai compris qu’on n’habitait pas le même monde, même en dormant dans le même lit.
J’ai voulu lui laisser une chance. Peut-être qu’il ne réalisait pas. Peut-être qu’il avait grandi avec des idées tordues sur les métiers manuels, sur ce qui “compte” socialement. Je me racontais ça, oui.
Alors un samedi, je lui ai proposé de passer au salon avant d’aller déjeuner chez sa mère. Il a levé les yeux mais il est venu.
Ce matin-là, il y avait Samira, avocate en droit du travail, qui venait refaire sa frange avant une audience. Ensuite Claire, chirurgienne à l’hôpital Saint-Antoine, épuisée, cernes jusqu’au menton, qui m’a serré la main en me disant :
“Heureusement que je te vois aujourd’hui, Élodie, j’ai l’impression de m’écrouler depuis trois semaines.”
Puis Marianne, proviseure, en pleine crise avec son fils de seize ans, qui a fondu en larmes au bac pendant que je lui faisais sa couleur.
Romain était assis au fond, sur la banquette. Il regardait, sans rien dire.
À un moment, Samira s’est tournée vers lui.
“Vous êtes le compagnon d’Élodie ? Elle vous dira jamais à quel point elle nous sauve parfois. On vient pour les cheveux, oui, mais pas seulement.”
Claire a enchaîné en remettant son manteau :
“Franchement, mon psy coûte plus cher et me fait moins de bien certains jours.”
Tout le monde a ri. Sauf lui.
J’ai cru, bêtement, que ça allait le faire réfléchir.
Mais dans la voiture, il a juste lâché :
“Tes clientes sont sympas, mais ça reste un salon.”
Je me suis tournée vers lui.
“Ça reste un salon ?”
“Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit.”
“Si, justement. Tu le dis depuis le début.”
Il tapotait le volant au feu rouge. Ce geste nerveux, sec. Puis il a dit la phrase de trop :
“Élodie, tu le prends mal parce que tu sais très bien qu’on n’évolue pas dans les mêmes milieux.”
J’ai senti quelque chose se casser net. Pas dans une grande scène, pas avec des cris. Juste net.
“Les mêmes milieux ?”
Il n’a pas répondu tout de suite.
Alors j’ai continué.
“Tu crois que je suis moins que toi parce que je travaille debout ? Parce que j’ai les mains dans des couleurs au lieu de taper sur un clavier ? Tu crois que tes collègues valent plus que les femmes que je vois tenir des familles, des boîtes, des services entiers, et qui trouvent encore la force de venir s’asseoir chez moi une heure pour respirer ?”
Il m’a dit que je dramatisais. Que j’avais “un complexe”. Ce mot-là, je l’entends encore.
Je n’ai pas pleuré devant lui. Pas tout de suite. J’ai attendu d’être chez moi, enfin… chez nous, à l’époque. J’ai regardé mes ciseaux sur la commode, mon tablier dans l’entrée, mes chaussures de travail. Toute ma vie était là, concrète, honnête. Et lui la regardait de haut.
Je l’ai quitté trois jours après.
Il m’a demandé si j’étais sérieuse “pour si peu”. Si peu. C’est fou comme certains hommes appellent “si peu” le mépris répété, l’humiliation bien emballée, les petites phrases qui finissent par vous grignoter de l’intérieur.
Je lui ai rendu ses clés dans un café à Nation. Il avait l’air presque vexé, plus triste. Comme si je cassais une belle image de lui-même.
Depuis, je travaille plus encore. Je suis fatiguée, oui. Mais je respire mieux. Mes clientes savent. Certaines m’ont prise dans leurs bras. Marianne m’a dit :
“Tu n’as pas quitté un homme. Tu as quitté un regard sur toi.”
Et elle avait raison.
Je ne demande pas qu’on idéalise mon métier. Je demande juste qu’on le respecte. Qu’on respecte ce qu’il demande, ce qu’il apporte, ce qu’il tient debout chez tant de femmes.
J’ai aimé Romain, vraiment. C’est ça le pire. Mais on ne construit rien avec quelqu’un qui vous serre la main en public et vous classe en silence.
Est-ce qu’on peut aimer quelqu’un qui vous méprise un peu, même poliment ? Et vous, vous seriez restés à ma place ?