« Quand j’ai eu un cancer du sein, ma famille a disparu… et c’est une amie qui m’a tenue debout »

« Tu dramatises toujours, Camille. On parle d’un traitement, pas de la fin du monde. »

Mon frère Laurent a dit ça au téléphone pendant que j’étais assise sur le parking de l’hôpital de Créteil, le compte-rendu posé sur mes genoux, les mains tellement froides que je n’arrivais même plus à tourner la clé de la voiture. Je venais d’entendre les mots que personne ne croit vraiment entendre un jour : cancer du sein, grade agressif, chimiothérapie rapide.

Et lui, sa première réaction, c’était ça.

J’ai regardé le pare-brise embué et j’ai juste murmuré :

« J’ai trente-neuf ans, Laurent… j’ai peur. »

Il a soufflé, agacé.

« Oui, ben j’ai une réunion dans cinq minutes. On se rappelle. »

Il ne m’a jamais rappelée.

Au début, j’ai trouvé des excuses à tout le monde. Mes parents habitent à Sens, ils vieillissent, ils conduisent moins. Mon autre frère, Jérôme, a trois enfants, un crédit, une vie qui déborde. Ma mère, Brigitte, m’envoyait des messages secs : *Courage ma grande*. Mon père, Gérard, demandait surtout : *Les médecins disent quoi exactement ?*

Jamais : *Tu veux qu’on vienne ?*
Jamais : *Tu as mangé ?*
Jamais : *Tu pleures ?*

La première chimio, je n’y suis pas allée seule. Heureusement.

C’est Élodie qui m’a accompagnée. Mon amie depuis le lycée. Elle est arrivée chez moi à six heures quarante avec un thermos de café, une écharpe énorme et ce ton faussement léger qu’elle prend quand elle sent que je vais m’effondrer.

« Bon. On y va. Et si un médecin me parle mal, je mords. »

J’ai ri. Un rire moche, nerveux, mais j’ai ri.

À l’hôpital, l’odeur de désinfectant me retournait l’estomac. Il y avait des femmes de tous âges, certaines déjà sans cheveux, d’autres avec des bonnets colorés, des maris silencieux à côté d’elles, des filles qui tenaient la main de leur mère. Moi, j’avais Élodie. Et ce jour-là, ça m’a sauvée.

Quand l’infirmière a posé la perfusion, j’ai senti mes yeux se remplir.

« Ça va ? » elle m’a demandé doucement.

J’ai répondu oui, comme tout le monde répond oui quand rien ne va.

Les semaines ont commencé à se mélanger. Les nausées. Le métal dans la bouche. La fatigue qui tombe d’un coup, comme si on vous débranchait. Les draps à changer parce que je transpirais la nuit. Les courses que je n’arrivais plus à porter. La douche prise assise. Les cheveux retrouvés sur l’oreiller.

Le jour où ils ont commencé à tomber vraiment, j’étais dans ma salle de bain. J’ai passé la main dans ma nuque et une grosse mèche est restée entre mes doigts. Puis une autre. Puis encore.

Je me suis regardée dans le miroir et je me suis dit : c’est bon, maintenant ça se voit. Maintenant je suis vraiment malade.

J’ai appelé ma mère en pleurant.

« Maman… mes cheveux tombent. »

Il y a eu un silence, puis sa voix, lointaine, presque embarrassée.

« Oh… oui, avec ces traitements, c’est normal. Tu devrais peut-être acheter un foulard. »

Un foulard.

Je ne sais pas pourquoi cette phrase m’a brisée plus que le reste. Peut-être parce qu’à ce moment-là, je n’avais pas besoin d’un conseil pratique. J’avais besoin d’une mère.

Élodie, elle, est venue le soir même avec une tondeuse, des madeleines et deux foulards à fleurs qu’elle avait achetés en catastrophe à la pharmacie.

« On fait ça proprement, d’accord ? Et si c’est raté, on dira que c’est punk. »

Je tremblais. Elle aussi, un peu. Quand elle a commencé à raser mes cheveux, aucune de nous n’a parlé pendant de longues minutes. On entendait juste la tondeuse et ma respiration cassée.

Puis elle a posé sa main sur mon épaule.

« Regarde-moi, Camille. T’es toujours là. »

Mes parents ne sont venus qu’une seule fois. Un dimanche de novembre. Ils sont restés quarante minutes. Ma mère a rangé deux assiettes, mon père a parlé du prix du gasoil et des travaux chez leur voisin. À un moment, j’ai dit que j’avais peur de l’opération.

Mon père a haussé les épaules.

« Il faut être courageuse. »

Comme si le courage remplaçait une présence.

Quand ils sont partis, mon appartement a retrouvé son silence de chambre d’attente. J’ai vu les tasses sur la table, l’ascenseur qui se refermait, et j’ai compris quelque chose de très simple et de très violent : ma maladie les gênait. Elle cassait leur confort. Elle leur rappelait que la vie dérape sans prévenir. Alors ils se sont protégés de moi.

Jérôme, lui, m’envoyait de temps en temps : *Je pense à toi*. Mais il n’est jamais venu. Une fois, j’ai osé lui demander s’il pouvait m’emmener à une séance parce qu’Élodie travaillait.

« Franchement cette semaine c’est impossible. Entre le petit qui a sa bronchiolite et Claire qui finit tard… tu comprends. »

Oui. Je comprenais toujours.

C’était ça, le pire. Je comprenais tellement que je me laissais abandonner poliment.

Puis un jour, les traitements se sont arrêtés. Ensuite il y a eu l’attente, les examens, la peur de respirer trop fort avant les résultats. Et enfin cette phrase du médecin, celle que j’avais imaginée cent fois :

« Les marqueurs sont bons. Pour l’instant, on peut parler de rémission. »

Je n’ai pas crié. Je n’ai pas sauté de joie. J’ai pleuré dans le bureau, vidée. Élodie était à côté de moi, comme toujours. Elle m’a serrée fort et j’ai senti tout ce qu’on avait traversé retomber d’un coup.

Quelques semaines plus tard, j’ai réuni mes parents et mes frères chez moi. Je ne voulais plus avaler leur silence.

« J’étais malade, » j’ai dit. « Vraiment malade. Et vous n’étiez pas là. »

Ma mère s’est crispée.

« Ce n’est pas vrai, on t’a appelée. »

Laurent a soupiré.

« Tu ne peux pas nous reprocher d’avoir une vie. »

Alors là, quelque chose s’est fermé en moi.

« Une vie ? Et moi j’étais quoi, un contretemps ? Un dossier pénible ? »

Personne n’a répondu.

Mon père a fini par lâcher :

« Tu es dure. »

J’ai eu presque envie de rire. Dure. Moi qui avais attendu un geste, un trajet, une soupe, une main sur mon front. Moi qui avais continué à dire merci pour des miettes.

Je les ai regardés un par un.

« Non. J’ai juste arrêté de mentir. »

Ils sont partis vexés, presque offensés. Comme si ma douleur était une accusation trop lourde pour eux. Depuis, j’ai gardé mes distances. Définitivement. Il y a eu quelques messages aux fêtes, des tentatives maladroites, des *on devrait passer à autre chose*. Mais on ne passe pas à autre chose quand on a vu qui restait au bord du lit et qui disparaissait dès que ça sentait l’hôpital.

Je suis guérie, oui. Enfin, autant qu’on peut l’être après ça. Mon corps porte encore la bataille. Mon cœur aussi, un peu.

Mais j’ai appris qu’on ne choisit pas la famille qui vous met au monde. On choisit, parfois dans la douleur, celle qui vous tient la tête quand vous vomissez après une chimio et qui vous dit, même chauve, même cassée, même terrifiée : je suis là.

Dites-moi honnêtement… est-ce qu’on doit pardonner l’absence quand elle nous a détruits au pire moment ?

Et vous, vous auriez rouvert la porte à leur place ?