« Mon père m’a dit que mes études ne serviraient à rien… jusqu’au jour où il a vu ce que j’avais construit avec des enfants qu’on n’écoute jamais »
« Tu vas finir caissière avec ton amour des livres, voilà la vérité. »
Mon père avait frappé du plat de la main sur la table. Les verres avaient tremblé. Ma mère avait baissé les yeux sur son assiette. Moi, j’avais vingt ans, le ventre noué, et la honte qui monte quand on sent que tout le monde pense la même chose sans oser le dire.
« Papa, je veux faire lettres. C’est pas un caprice. »
Il a soufflé par le nez, ce petit bruit sec qu’il faisait quand il me jugeait déjà perdue.
« Le droit, le commerce, au moins tu manges. Les lettres, ça paie quoi ? Les rêves ? »
Cette phrase, je l’ai portée pendant des années comme une écharde.
Chez nous, on ne parlait pas de vocation. On parlait de fiches de paie, d’heures sup, de fin de mois. Mon père avait travaillé toute sa vie dans un entrepôt près d’Orléans. Lever à cinq heures, dos cassé, mains abîmées. Il n’était pas cruel. Il avait peur. Mais à l’époque, moi, je ne voyais que son mépris.
J’ai tenu bon. Licence, puis master de lettres modernes à Tours. Je faisais des ménages le matin dans une résidence étudiante, du baby-sitting le soir, et parfois je sautais un repas pour tenir mon budget. Je mentirais si je disais que je l’ai vécu avec panache. Il y a des mois où je comptais les pièces jaunes dans un bocal pour acheter des pâtes.
À chaque repas de famille, c’était la même chanson.
« Alors, tu vas faire prof ? » demandait ma tante Sylvie.
« Même pas sûre d’avoir le concours », glissait mon cousin Cédric avec ce sourire insupportable.
Je souriais aussi. Ce genre de sourire qui fait mal aux joues.
Quand j’ai eu mon diplôme, je croyais naïvement que ça calmerait tout le monde. Au lieu de ça, la vraie claque est arrivée après.
J’ai accepté un poste dans une petite librairie indépendante à Blois. Un mi-temps mal payé. À peine de quoi régler mon loyer de studio et mon abonnement de bus. Le patron, Étienne, m’avait prévenue dès le début.
« Je préfère être honnête, Camille. Ici, on ne roule pas sur l’or. Mais si tu aimes les livres et les gens, tu seras bien. »
J’avais dit oui tout de suite.
Quand je l’ai annoncé à mon père, il s’est levé de sa chaise si brusquement qu’elle a raclé le carrelage.
« Cinq ans d’études pour ça ? Une librairie ? Payée au lance-pierres ? »
« C’est un vrai travail. »
« Un vrai travail ne te laisse pas choisir entre l’électricité et les courses à la fin du mois ! »
Il n’avait pas tort. C’est ça qui me rendait folle.
On s’est presque plus parlé pendant trois mois. Ma mère m’appelait en cachette, entre deux courses.
« Tu connais ton père… Il s’inquiète. »
Non. Il me jugeait. C’est ce que je pensais, en tout cas.
À la librairie, il y avait une petite salle au fond, coincée entre le rayon jeunesse et une réserve qui sentait la poussière. Un mercredi, j’ai vu deux gamins traîner devant la vitrine. Ils regardaient les BD sans entrer. Je suis sortie.
« Vous pouvez venir, hein. On ne fait pas payer l’entrée », j’ai lancé pour plaisanter.
Ils ont ri. Ils s’appelaient Yanis et Mélissa. Ils habitaient dans le quartier nord, de l’autre côté de la voie rapide. Ils m’ont dit qu’à la médiathèque, parfois, ils n’osaient pas rester. « On a l’impression de déranger. » Cette phrase m’a serré le cœur.
J’ai commencé petit. Une heure d’atelier d’écriture le mercredi, bénévolement. Puis deux. J’ai collé des affiches au centre social, parlé à une éducatrice, demandé à Étienne si je pouvais utiliser la salle.
Il a haussé les épaules.
« Si ça fait vivre le lieu, on essaie. »
Au début, ils étaient quatre. Puis huit. Puis douze. Des enfants qui arrivaient avec des blagues pour cacher leur gêne, des cahiers froissés, parfois de la colère plein les bras. Il y avait Inès qui écrivait sur sa mère de nuit à l’hôpital, Samir qui faisait semblant de ne pas savoir lire alors qu’il comprenait tout, juste il avait honte de buter sur certains mots.
On écrivait des lettres imaginaires, des débuts de romans, des colères, des souvenirs. Un jour, j’ai proposé :
« Écrivez une phrase que vous n’avez jamais osé dire à un adulte. »
Le silence est tombé d’un coup.
Mélissa a levé les yeux vers moi.
« Même si c’est méchant ? »
« Même si c’est triste. »
Ce mercredi-là, j’ai pleuré dans les toilettes après l’atelier. Pas fort. Juste ce qu’il faut pour respirer de nouveau.
Le bouche-à-oreille a fait le reste. Une assistante sociale a parlé de nous. Une institutrice est venue. La mairie a fini par prêter quelques fournitures. Rien d’énorme, mais assez pour que les enfants repartent avec leur propre carnet.
Puis on a organisé une lecture publique à la librairie.
Honnêtement, je n’avais invité mon père que pour ne pas avoir de regret. Je pensais qu’il trouverait une excuse. Mais il est venu. Debout au fond, les bras croisés, le visage fermé.
Yanis a lu un texte sur son grand frère qui avait quitté l’école trop tôt. Inès a lu une page sur les femmes qui tiennent sans faire de bruit. Puis Mélissa, douze ans, a sorti cette phrase d’une voix toute fine :
« Avant, je croyais que les livres, c’était pour les gens qui ont déjà une place. Maintenant, je crois qu’on peut s’en fabriquer une. »
J’ai vu mon père baisser la tête.
Après la lecture, il n’a rien dit tout de suite. Il regardait les enfants qui couraient entre les tables, leurs parents, le bazar, les gobelets de jus de pomme, les feuilles partout. Puis il s’est approché de moi.
Il avait les yeux rouges. Mon père. Les yeux rouges.
« C’est toi qui fais ça, ici ? »
J’ai répondu, un peu sèchement encore :
« Oui. Avec eux. »
Il a hoché la tête plusieurs fois, comme s’il cherchait ses mots, ce qui ne lui arrivait jamais.
« J’ai cru que tu choisissais une vie compliquée pour rien… En fait, tu sers à quelque chose de grand. Pardon. Je l’avais pas vu. »
Je suis restée figée. Toute ma colère était là, encore vivante, et en même temps elle se dégonflait d’un coup. C’était injuste, presque. J’avais attendu ça si longtemps que je ne savais même plus comment le recevoir.
Il a regardé les piles de cahiers sur la table.
« Si t’as besoin d’étagères, ou de tables… je peux aider. »
C’était sa façon à lui de dire je suis fier de toi.
Aujourd’hui, je gagne toujours moins que certains de mes anciens camarades. Je ne vais pas faire semblant. Il m’arrive encore de compter, de renoncer, de bricoler avec le découvert. Mais quand un enfant me dit « j’ai écrit chez moi sans qu’on me le demande », je sais pourquoi je me lève.
Mon père, lui, parle maintenant de « la librairie de ma fille » aux voisins. Ça me fait sourire. Un peu tard, oui. Mais ça répare quand même quelque chose.
Est-ce qu’on doit forcément rentrer dans les cases pour mériter le respect ?
Et vous, vous auriez tenu face à votre famille, ou vous auriez fini par céder ?