J’ai porté ma mère jusqu’au bout pendant que mon frère disparaissait, et après sa mort, c’est moi qu’on a regardée comme si j’en faisais trop
« Tu peux venir maintenant ? Maman est tombée. »
J’étais dans l’open space, il était 14 h 17, j’avais un dossier urgent ouvert sur l’écran et mon chef qui tournait déjà autour de mon bureau depuis le matin. Quand l’aide à domicile m’a appelée, j’ai senti mes mains devenir froides. J’ai attrapé mon sac, j’ai envoyé un message à Julien, mon mari, pour qu’il récupère les enfants, puis j’ai appelé mon frère.
Comme d’habitude, il n’a pas décroché.
Maman vivait encore chez elle, à Tours, dans son petit appartement au troisième sans ascenseur. Au début, on se disait qu’avec un peu d’aide, ça irait. Quelques courses, le ménage, les médicaments dans une boîte bien rangée. Sauf que la perte d’autonomie, ça n’arrive pas proprement, ni doucement, comme dans les brochures. Ça déborde partout. Sur le corps, sur la mémoire, sur les nerfs, sur la vie des autres.
Quand je suis arrivée, maman était assise par terre contre le radiateur, en chemise de nuit, les jambes tremblantes. Elle m’a regardée avec honte.
« Je voulais juste aller aux toilettes… Je t’ai encore embêtée. »
Je me suis accroupie devant elle.
« Arrête, maman. Tu ne m’embêtes pas. »
Mais au fond, j’étais épuisée. Pas contre elle. Contre tout le reste.
Mon frère, Sébastien, habite à quarante minutes. Quarante minutes. Pas à l’autre bout du pays. Pourtant, il avait toujours une bonne raison. Le travail. Les enfants. La fatigue. Le dos. Sa voiture. Sa compagne qui vivait mal la situation. Il disait souvent :
« Toi, tu sais mieux faire que moi. Avec elle, je suis maladroit. »
Au début, j’ai voulu comprendre. Puis j’ai commencé à compter. Les rendez-vous chez le gériatre, moi. Les dossiers APA, moi. Les nuits aux urgences, moi. La téléassistance, moi. Les changes à acheter en catastrophe, moi. Les appels de la caisse de retraite, de la mutuelle, de l’assistante sociale, moi, moi, moi.
Et en plus, il fallait rester calme.
À la maison, je faisais semblant de tenir. Le matin, je préparais les tartines de Zoé, je cherchais le sac de sport de Lucas, je répondais à des mails en mettant mon manteau. Au boulot, je m’excusais tout le temps. « J’ai un souci familial. » Encore. Toujours. Mon chef a fini par me dire, un soir :
« Claire, on comprend, mais ça ne peut pas reposer sur l’équipe indéfiniment. »
J’ai souri comme une idiote. J’ai dit oui, bien sûr. Et dans les toilettes, j’ai pleuré en silence, le front contre la porte.
Le pire, c’était les dimanches. Je passais voir maman, je lui faisais des plats, je triais son courrier, je vérifiais qu’elle avait bien pris ses cachets. Et vers 18 heures, Sébastien envoyait parfois un message :
« Désolé, journée chargée, je passerai dans la semaine. »
Dans la semaine suivante, puis l’autre, puis jamais.
Un soir, j’ai explosé. On était dans la cuisine de maman. Elle dormait dans le salon, la télévision allumée trop fort. J’ai appelé Sébastien en haut-parleur.
« Tu comptes venir quand, exactement ? Quand elle ne reconnaîtra plus personne ? Quand il faudra choisir un cercueil ? »
Il a soupiré, agacé.
« Tu exagères toujours. Je fais ce que je peux. »
« Non. Tu fais ce qui t’arrange. »
Silence.
Puis sa voix est devenue sèche.
« Tu veux tout contrôler, Claire. Après tu te poses en victime. »
Je suis restée là, le téléphone tremblant dans la main. Ce qu’il venait de faire, c’était parfait. Il me laissait tout, puis me reprochait de porter tout.
Quand maman a commencé à confondre le jour et la nuit, j’ai compris qu’on ne pourrait plus continuer comme ça. Il a fallu parler d’EHPAD. Rien que le mot me donnait l’impression de la trahir. J’ai visité des établissements seule. Toujours seule. J’ai comparé les tarifs, les listes d’attente, les aides possibles. J’ai vendu ses bijoux sans valeur sentimentale, fermé ses abonnements, trié ses papiers sur la table de la salle à manger jusqu’à minuit.
Sébastien, lui, a débarqué le jour de l’admission avec un bouquet et une mine accablée, comme dans un film. Maman lui a souri plus qu’à moi.
Ça m’a fait mal, je ne vais pas mentir.
Les derniers mois ont été flous et violents. Les infections qui reviennent. Les appels de l’établissement. « Madame, votre mère refuse de s’alimenter. » Les allers-retours en voiture sous la pluie. L’odeur de désinfectant. Les bracelets d’hôpital. Ses mains qui devenaient si légères dans les miennes.
La veille de sa mort, elle m’a dit dans un souffle :
« Tu es fatiguée, ma fille. »
J’ai répondu non. C’était faux, évidemment. J’étais cassée de partout.
Elle est partie un mardi matin, pendant que j’étais sur la rocade. Sébastien m’a appelée pour une fois. Il pleurait. Moi, j’ai juste serré le volant. Je n’ai rien ressenti tout de suite. Ni tristesse, ni soulagement. Juste du vide.
Et puis après l’enterrement, la colère est montée d’un coup.
Parce que tout le monde disait de moi que j’avais été formidable, dévouée, courageuse. Les gens adorent dire ça. Ça permet de ne pas voir le reste. Ce que ça m’a coûté. Mon couple tendu pendant des mois. Mes enfants qui me demandaient : « Maman, pourquoi tu es encore chez Mamie ? » Ma santé. Mon sommeil. Ma patience.
Sébastien, lui, recevait des tapes dans le dos parce qu’il était « très affecté ». J’avais envie de hurler. Affecté par quoi ? Par l’idée de ce qu’il n’avait pas fait ?
Quelques semaines plus tard, il m’a appelée pour parler de la succession. Là, il avait du temps. Sa voix était posée, presque administrative.
« Il faudrait qu’on se voie pour l’appartement et les comptes. »
Je n’ai même pas réfléchi.
« Les comptes ? Tu veux parler des comptes que j’ai tenus seule pendant trois ans ? Des week-ends, des nuits, des congés posés en urgence, des humiliations au travail, des couches, des chutes, des papiers, des crises ? Ceux-là ? »
Il a tenté de me couper.
« Claire, ne mélange pas tout… »
« Mais tout est mélangé depuis le début ! Toi, tu t’es préservé. Moi, j’ai pris la tempête en pleine figure. »
J’ai raccroché en tremblant.
Depuis, il dit à la famille que je suis dure, rancunière, excessive. Peut-être. Ou peut-être que je suis juste la seule à ne plus vouloir faire semblant.
J’aimais ma mère. Je referais beaucoup de choses pour elle. Mais pas ce silence autour de l’injustice. Pas cette habitude de laisser une fille, une sœur, une épouse tout absorber pendant qu’un homme s’échappe en disant qu’il n’est pas à l’aise.
Est-ce qu’on a le droit d’en vouloir à quelqu’un même après la mort d’une mère ?
Et vous, vous auriez pardonné… ou vous aussi, un jour, vous auriez fini par dire stop ?