« Il a vidé notre maison, brisé notre couple… et pourtant j’attends encore qu’il rentre »

« C’est encore toi qui as pris ma carte ? » a crié Sandrine depuis la cuisine, la voix cassée, pendant que je retournais les tiroirs du salon avec les mains qui tremblaient.

Baptiste était là, adossé au mur, les yeux rouges, le menton levé comme s’il nous défiait.

« Vous êtes malades, tous les deux. Vous m’accusez de tout. »

Il avait 22 ans. Et moi, à cet instant-là, j’ai compris que je ne reconnaissais plus mon propre fils.

Au début, on s’est menti. Ou plutôt, on a voulu croire que c’était une mauvaise passe. Un peu de shit, des fréquentations douteuses, des nuits dehors. On se disait que ça arrive, que ça allait lui passer. Baptiste avait toujours été un garçon sensible. Pas violent. Pas méchant. Petit, il dormait avec une veilleuse jusqu’à 10 ans et pleurait quand il voyait un chien blessé. Alors comment on en était arrivés là ?

Les premiers vols, c’était des billets dans mon portefeuille. Vingt euros. Puis cinquante. Ensuite, les bijoux de Sandrine. Une chaîne offerte par sa mère. Deux bagues. Il jurait qu’il n’avait rien pris.

« Tu me regardes même plus en face », lui disait Sandrine.

Lui haussait les épaules.

« Parce que tu me fatigues. »

Il y a des phrases qui restent plantées dans la poitrine. Celle-là, je l’entends encore.

On a tenté de l’aider comme on a pu. Le médecin traitant d’abord. Puis un addictologue à l’hôpital de secteur. On a rempli des dossiers, attendu des rendez-vous, relancé des assistantes sociales. Il promettait chaque fois :

« Je vais arrêter. Laissez-moi juste une semaine. »

Une semaine devenait trois jours. Puis une nuit. Puis rien.

Un matin, j’ai retrouvé Sandrine assise par terre dans notre chambre. L’armoire était ouverte.

« Il a pris mes alliances », elle m’a dit.

Je me souviens du silence après. Le frigo qui bourdonnait. Un scooter dans la rue. Et nous deux, incapables de bouger.

C’est ce jour-là qu’on a fait un signalement. J’ai eu l’impression de trahir mon fils. Sandrine, elle, disait qu’on était déjà en train de le perdre et qu’il fallait arrêter de protéger l’inacceptable.

Les pompiers sont venus une fois, après une overdose présumée dans le hall d’un immeuble. C’est la police qui nous a appelés. J’ai traversé la ville en apnée. Quand je l’ai vu sur le brancard, si maigre, si sale, avec une couverture grise jusqu’au menton, j’ai cru que mon cœur allait lâcher.

Il a rouvert les yeux et il a soufflé :

« Papa… me laisse pas. »

Alors je suis resté.

C’est ça, le pire. Même après les mensonges, même après les vols, il suffisait qu’il dise « papa » comme quand il était petit, et tout s’écroulait en moi.

Sandrine n’en pouvait plus. Elle dormait mal, mangeait presque plus. Elle avait honte au travail parce que tout le monde avait fini par savoir. Dans notre petite ville, les histoires tournent vite. Au supermarché, j’ai surpris deux personnes chuchoter en nous regardant. On a arrêté d’inviter du monde. Puis les amis ont arrêté d’appeler. On s’est retrouvés seuls avec notre désastre.

L’argent partait partout. Dans les soins, les avances, les téléphones remplacés, les serrures changées trois fois. J’ai pris un crédit conso en cachette pour boucher les trous. Quand Sandrine l’a découvert, elle m’a regardé comme si j’étais devenu un étranger.

« Tu nous enterres avec lui, Michel. »

Je me suis énervé.

« Et toi, tu voudrais quoi ? Le laisser crever ? »

Elle a giflé la table du plat de la main.

« Je voudrais qu’on survive aussi, nous ! »

On s’est mis à se disputer pour tout. Le café trop fort. Une facture oubliée. Une lumière restée allumée. Mais en vrai, on ne se battait pas pour ça. On se battait parce qu’on n’arrivait plus à sauver notre fils, et qu’on se reprochait mutuellement de ne pas savoir comment faire.

Le jour où Sandrine est partie, elle a pris deux valises et son oreiller. Je revois ce détail idiot, son oreiller serré sous le bras, comme si elle fuyait un incendie.

« Je t’aime encore, mais je peux plus vivre comme ça », elle m’a dit sur le seuil.

Je n’ai pas su la retenir.

Après ça, Baptiste a disparu par intermittence. Il revenait parfois à l’aube, sale, agité, amaigri encore. Il fouillait, prenait ce qu’il trouvait, repartait. Une fois, il a essayé d’emporter la télévision. J’ai voulu l’en empêcher. Il m’a poussé si fort que je suis tombé contre le meuble d’entrée.

Il s’est figé.

« Papa… j’ai pas fait exprès. »

J’ai vu la honte passer dans ses yeux. Une seconde. Puis c’était reparti, la fermeture, le vide.

La dernière fois que je l’ai vu, c’était en novembre. Il pleuvait. Il avait une vieille doudoune bleue, pas fermée, et les mains toutes gercées.

« J’ai besoin de 30 euros, juste pour manger », il m’a dit.

J’ai répondu non. Pour la première fois, vraiment non.

Il a baissé la tête. Puis il m’a demandé :

« Tu penses encore que je peux m’en sortir ? »

Je lui ai dit oui. Bien sûr que oui. Même si je ne savais plus. Même si j’étais épuisé jusqu’à l’os.

Il m’a embrassé sur la joue. Ça faisait des années qu’il ne l’avait pas fait.

Et il est parti.

Depuis, plus rien. Ni appel. Ni message. La police a pris la déclaration. On m’a expliqué les procédures, les délais, les vérifications. Il y a eu des pistes, vite refermées. Un foyer à Limoges. Un squat à Saint-Denis. Un passage aux urgences sous un faux nom. Peut-être lui, peut-être pas.

Je vis seul maintenant. Sandrine ne reviendra pas. Je ne lui en veux même plus. Parfois, je fais semblant d’aller bien. Je paie mes factures, je sors les poubelles, j’achète du pain. La vie continue, oui. Enfin… elle avance sans demander l’avis de personne.

Mais tous les soirs, je laisse mon téléphone allumé sur la table du salon. Le son au maximum.

Au cas où.

Je sais que certains diront qu’il nous a tout pris. C’est vrai. Notre argent, notre paix, notre couple. Mais il ne m’a pas pris le pire : l’amour que j’ai pour lui. Cet amour-là me détruit un peu, et me tient debout en même temps.

Dites-moi franchement… est-ce qu’on finit un jour par cesser d’attendre son enfant ?

Et si Baptiste lisait ça quelque part, est-ce qu’il comprendrait que la porte n’a jamais été complètement fermée ?