Tu n’es qu’un monstre, maman ! – L’histoire d’Anna, de la province à Paris et retour vers soi

« T’es qu’un monstre, maman ! » Ma voix a résonné contre les carreaux embués de la cuisine. Dehors, l’orage malmenait le jardin, et la lumière des éclairs découpait l’ombre du vieux pommier sur le carrelage fatigué. Ma mère est restée là, figée ; un couteau à la main, immobile, bouche entrouverte, et dans ses yeux, jamais je n’y avais aperçu pareille violence contenue. Moi, Anna, dix-sept ans, trop grande pour être une enfant, trop petite pour être une adulte, je venais de commettre l’irréparable : je m’étais opposée. Encore.

Chez nous, à Saint-Julien-sur-Loire, on ne lève pas la voix comme à la télévision, on ravale. On s’épuise à attendre que l’autre craque en premier. Mais ce soir-là, je suis la première à exploser. Et derrière ma colère, il y avait cette soif d’air, ce besoin d’ailleurs, là où on ne me rabâcherait pas chaque jour que je suis « ingrate », que je « rêve trop grand ».

Quelques semaines plus tard, c’est en pleurant contre la vitre d’un Ouigo, un sac trop petit pour mes rêves et trop lourd pour mes épaules, que je fuyais vers Paris. J’avais réussi : j’étais libre, ou du moins j’allais le devenir…

Ma cousine Camille m’a accueillie porte de Clignancourt. Dans ce 14 m² où l’on range la vaisselle sur le frigo et où le bruit du périphérique couvre les sanglots nocturnes, j’ai trouvé un abri, et surtout, personne pour me rappeler à l’ordre. Cette première nuit, j’ai soufflé fort, comme pour expulser tout le village de mes poumons. Camille m’a demandé :

– T’as vraiment tout laissé derrière toi ?

J’ai juste hoché la tête et elle n’a pas insisté. À Paris, chacun porte sa propre fuite comme une médaille secrète.

A la fac de lettres, j’ai rencontré Julien. À ses yeux, je sentais que je pouvais être différente, moins fade, moins « petite provinciale ». Il a tout de suite reconnu ma passion pour les mots, pour la littérature, il m’écoutait parler de Balzac, de Simone de Beauvoir, de mes nuits entières à écrire et à réécrire ma vie dans des carnets. La première fois qu’il m’a invitée à boire un café sur les quais, j’ai senti la chaleur remonter, cette émotion neuve, brûlante : « Peut-être qu’ici, quelqu’un me voit enfin. »

Julien habitait un grand appartement près du Canal Saint-Martin, ses parents financiers l’appelaient tous les dimanches, il avait une dégaine d’intello à lunettes et dandy – le genre de garçon qui aurait plu à ma mère, si elle n’avait pas eu si peur du monde. Avec lui, j’ai découvert la ville la nuit, les librairies à minuit, les jardins secrets derrière des grilles rouillées, les verrières pleines de plantes aromatiques, les fêtes où on parlait grec, cinéma iranien, ou sentimentalité. J’ai cru que je me fondais, enfin, dans cette vie que je m’étais imaginée.

Mais bientôt, Paris, c’est aussi les réveils blafards, la solitude qui colle à la peau dans le métro, les radiateurs qui grincent de faim sous la pluie, et Julien qui, petit à petit, n’a plus eu le temps. Il sortait sans moi, riait avec d’autres, se fermait si je voulais parler de chez moi, de la Loire, du silence du matin. Un soir, il m’a dit ce qui me lacère encore :

— Tu réfléchis trop, Anna. T’es jamais contente, tu veux toujours plus.

Il n’était pas le premier à me le dire. Mais, prononcé là, dans ce salon au parquet brillant, ces mêmes mots que ma mère murmurait le soir, brisaient quelque chose en moi. Je lui ai hurlé que j’en avais marre qu’on veuille me changer, qu’on me fasse sentir monstrueuse, bourrasque de colère et de larmes alors qu’il détournait déjà le regard. J’ai claqué la porte – premier chapitre de ma vraie déroute.

Paris, dès lors, ne m’a plus rien donné. Entourée de centaines de gens, traversant les Ponts sous la pluie, je sentais le cri du village résonner tout autant que les klaxons et le vacarme. Le visage de ma mère me hantait. Parfois la nuit, j’entendais sa voix :

— Anna, reviens… Anna, ce n’est pas comme ça qu’on s’en sort.

Je n’arrivais plus à écrire. Mes pages restaient blanches, mes idées s’évanouissaient. Je passais mes soirées à fixer mes mains. Je travaillais dans un café du Marais pour payer un loyer dont je ne profitais même plus, feignant la vie rêvée devant mon père au téléphone :

— Tout va bien, papa, ne t’inquiète pas… Les cours ? Super.

Mais je ne faisais que survivre, vampirisée par mes propres doutes. Un matin, en me regardant dans la vitrine d’un Monoprix, j’ai eu un haut-le-cœur. Mes cernes cachaient mes yeux, mes lèvres étaient sèches. Là, j’ai eu peur : « Est-ce que je deviens tout ce que je fuyais ? Est-ce que je suis le monstre, maman ? »

C’est un message de Camille, tard, qui a tout provoqué. « Faut qu’on parle. Viens dîner. » Ce soir-là, elle m’a prise dans ses bras longuement, sans un mot. Puis elle a simplement dit :

— Tu sais, tu n’es pas obligée de rester ici pour prouver quoi que ce soit. Tu n’es pas ta mère, pas plus que tu n’es Julien, ni ton histoire. Tu es juste toi. Peut-être qu’il serait temps de pardonner, d’abord à toi-même.

La semaine suivante, j’ai pris un train pour la Loire, le cœur serré, mais un peu moins vide. Les quais du village n’avaient pas changé, le vent portait les mêmes odeurs d’herbe et de terre. Ma mère a ouvert la porte avant même que je frappe, elle m’a dévisagée, longtemps, puis elle a juste ouvert les bras. Rien n’a été dit. Rien ne s’est excusé. Mais dans cette accolade, j’ai senti que rien n’était perdu, que même si nous étions toutes les deux cabossées, un peu monstrueuses, il nous resterait toujours cette tendresse maladroite.

Et moi aujourd’hui, devant ce miroir de mon enfance, je me demande enfin : qui suis-je, au-delà de vos peurs, au-delà de vos mots ? Est-ce que notre histoire doit toujours faire mal, ou peut-on un jour, juste, se pardonner ?